2016 : une douleur créatrice (1/2)

A l’image du romantisme du XIXe siècle, bon nombre d’œuvres musicales parues en 2016 semblent s’inscrire dans un « mal du siècle ». En effet, beaucoup d’artistes se sont cette année engagés dans des causes qui leur tiennent à cœur telles que « Black Lives Matter ». Enfin comment parler de musique en 2016 sans évoquer les disparitions tragiques qui se sont succédées toute l’année, décimant une part importante du monde de la musique populaire (David Bowie, Maurice White, Michel Delpech, Prince, Leonard Cohen, George Michael, et j’en passe). Cette année de merde aura paradoxalement laissé derrière elle un petit florilège d’œuvres intéressantes et recherchées. Nous vous proposons ce mois-ci de découvrir les bourgeons qui ont poussé sur cet arbre aux feuilles caduques.

Solange – « A Seat at The Table »

Article Mars 1

Avant la parution de cet album, je ne connaissais pas Solange Knowles. En voyant la pochette de son nouvel opus, je croyais qu’il s’agissait du deuxième album de Beyoncé dans la même année. La sœur cadette de l’interprète de « Single Lady » nous invite à sa table pour un dîner copieux et riche en saveurs. « A Seat at The Table » est un album ambitieux, représentant certainement un tournant dans la carrière de la jeune Solange, une sorte de version fraîche et féminine de « Songs In The Key Of Life » de Stevie Wonder. Elle nous propose ici un véritable album et non une suite de tubes n’ayant aucun rapport entre eux. Tout comme « Here » d’Alicia Keys, un bon nombre d’interludes font office de transitions entre les morceaux. Certains d’entre eux tel que « Tina Taught Me » ou « Dad Was Mad » servent de fil rouge à l’album en l’inscrivant dans le mouvement « Black Lives Matter », expliquant que la fierté noire n’engendre en aucun cas le racisme anti-blanc. Les principaux titres, « Cranes in The Sky » et « Don’t Touch My Hair » sont assez représentatifs de l’ensemble de l’album : un RnB calme, aérien, zen et apaisant. L’hôte Solange invite un bon nombre de convives à sa table sans pour autant tomber dans le « featuring » à outrance (Lil Wayne, Sampha, The Dream, Kelly Rowland, Nia Andrews…). La patte expérimentée de Raphael Saadiq vient sublimer la voix de Solange, nous rappelant ici le chant suave et sensuel de Minnie Riperton. Même s’il n’est pas ce qu’on pourrait appeler un chef d’œuvre, « A Seat at the Table » est un album frais qui fait du bien, et qui permet de plus à Solange de devenir plus que la petite frangine de Beyoncé.

Prince – « HitnRun Phase Two »

Article Mars 2

Alors oui, ok, il est sorti en décembre 2015 sur Tidal (plateforme musicale de Jay-Z), mais on a dû attendre mai 2016 (après le drame) pour enfin pouvoir se ruer à la Fnac et dépenser les 16 euros que tante Yvonne nous avait filés à Noël et qu’on avait gardés pour l’occasion. Cet album est littéralement l’illustration de l’expression « finir en beauté ». Après un essai électro-RnB un peu lourdaud et difficilement écoutable jusqu’à la fin (HitnRun Phase One), Prince retrouve la bande du NPG pour un album indéniablement plus organique que le précédent. Avec des cuivres en veux-tu en voilà, cette seconde phase nous plonge dans une atmosphère soulful et funky rappelant les années 70 et les racines musicales du Purple One. Au niveau des paroles, le Kid de Minneapolis semble avoir mis sa foi jéhoviste de côté pour retrouver les textes à caractère sexuel de ses début (Xtraloveable). Composé de quelques titres déjà connus des fans depuis plus ou moins longtemps (Baltimore, RocknRoll Love Affair, Stare, Big City), l’album s’ouvre sur le morceau « Baltimore », un hommage à Michael Brown et Freddy Gray, deux jeunes afro-américains abattus par des officiers de police qui se prenaient pour des cow-boys, et se conclut sur « Big City », une ode au l’insouciance et aux folies nocturnes pour le moins cuivrée. L’album se termine sur ces paroles prémonitoires « That’s it ! » (C’est tout !), qui ne sont pas sans rappeler le « This Is It » de Michael Jackson en 2009.

Alicia Keys – « Here »

Article Mars 3

Après 4 ans d’absence, Alicia a décidé de descendre de sa tour d’ivoire pour se salir les godasses dans les rues des quartiers populaires de la grande pomme. La diva originaire de Harlem à New-York semble avoir gagné en maturité. Elle a adopté un style no make-up et frizzy-hair, et les textes de ses nouveaux titres traitent de problèmes sociétaires tels que le formatage des jeunes filles « Girl Can’t Be Herself », la pollution « Kill Your Mama », le rejet des réfugiés « Hallelujah », la guerre et la peur de l’autre « Holy War », ou encore le quotidien dans les quartiers populaires new-yorkais « The Gospel ». « Here » est le premier album sur lequel Alicia a accordé une place prépondérante au sens des paroles. Au niveau musical, la pop de ses derniers albums fait place à un style urbain brut, s’inspirant de ses compères new-yorkais du east-coast hip-hop tel que le rappeur Nas. Sur un bon nombre de morceaux, elle semble avoir troqué son traditionnel piano pour une guitare acoustique, donnant ainsi un ton plus intime et « feu de camp » à l’album. Même s’il appert qu’elle ait abandonné la pop commerciale pour une musique plus « genuine », on ne retrouve pas pour autant le RnB très soulful de ses débuts, celui qui l’attache à cet héritage culturel afro-américain tant aimé des fans qui savent l’apprécier à sa juste valeur. « Here » est donc un album doté d’une qualité certaine, mais qui ne trouvera probablement pas sa place au sommet des charts, car considéré à juste titre comme trop « underground » comme le disent les hipsters prétentieux.

Bruno Mars – « 24K Magic »

Article Mars 4

Bruno Mars a un pouvoir, le pouvoir de rassembler véritables amateurs de musique et collégiennes pré pubères sous sa bannière. Sa palette musicale étant assez large, chacune des nuances peut convenir à un public particulier. Après l’énorme succès du très bon « Uptown Funk » en 2014, né d’une collaboration avec le magicien Mark Ronson, Bruno semble avoir trouvé une nouvelle voie. Dans la continuité de ce dernier succès, l’album « 24K Magic » propose un RnB des années 90 mêlé à un funk à la Zapp & Roger. C’est à la fois un atout et un défaut. En effet, outre le fait que Bruno remette ces styles musicaux au goût du jour, ses créations parfois un peu trop inspirées ne lui permettent pas de se créer une véritable identité musicale. A l’instar des tubes qui ont fait son succès, les titres présents sur ce nouvel opus gardent une empreinte parfois trop imprégnée d’artistes qui l’ont inspiré. « Finesse » n’est pas sans rappeler la new-jack swing hyperactive de Bobby Brown, « Perm » nous donne des fourmis dans les jambes à la manière du Parrain James Brown et « Versace On The Floor » fait revivre le Michael Jackson du début des années 90. Bien que ces morceaux présentent un véritable intérêt musical, ils manquent quelque peu de personnalité. « 24K Magic » se révèle donc être un sympathique petit bijou, même si j’ai eu personnellement peur lors du premier visionnage du clip de la chanson titre, qui est à vrai dire grossièrement bling-bling et pute-à-clic.

Notre review de 2016 se prolongera jusqu’au mois prochain. D’ici-là n’oubliez pas de vous brosser les dents.

Léo Ivorra