Rencontre avec Steph’ : le mélomane de la rue d’en-bas

Qu’est-ce que le rêve ? On nous en vend tous les jours, dans les magazines, à la télé, dans les journaux, du rêve ! Gros seins, gros téléphone, grosse télévision, grosse voiture… Si bien que l’homme devient rapidement cet être insatiable qui ne rêve plus, mais qui désire. Avoir plus, toujours plus. Plus que son voisin, plus que la Terre entière, plus que l’univers. C’est beau, rêver. Même un SDF ça devrait rêver aussi de gros nichons, d’un gros portable, d’une grosse télé, d’une grosse bagnole qui pollue la nature… Jouir du luxe et de la luxure ! Pas Steph’. Tandis que le rêve commun se construit dans l’irréel, Steph’, lui, le bâti dans la réalité. Un rêve tout en musique…

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Il est 22 heures environ, je rentre chez moi, après avoir donné plusieurs euros au capitalisme de Ronald. Le froid arpente les rues mancelles, je suis peu couvert. En sortant du tramway, je me précipite vers la ruelle menant à mon appartement et m’y engage rapidement. Au bout de l’étroit passage, je tombe nez-à-nez avec le SDF qui, d’ordinaire, investit le Carrefour City le plus proche de chez moi, dans lequel je fais mes courses quand j’ai de l’argent, ou du moins lorsqu’il m’en reste, après avoir acheté des conneries tout le mois. Lorsqu’il m’aperçu, il m’interpella : « – Bonsoir, Monsieur. – Bonsoir, Monsieur. Comment allez-vous ? – Très bien ! J’étais à un concert, hier soir. C’était ouf ! – Vous, vous étiez au concert de Saez ! ».

Il s’approcha de moi, en acquiessant, un sourire timide aux lèvres. Son téléphone sonne, à deux reprises. Il le sort de sa poche et bougonna autant de fois que celui-ci vibra. Il l’éteignit en jurant, comme si l’objet était privatif de sa liberté. Il me dit de marcher un peu avec lui, juste deux minutes, et me supplie, non m’ordonne de parler avec lui. La veille, j’avais assisté moi aussi au concert de Damien Saez à la salle Antarès, au Mans (cf. Saez au Mans : quand le rock manifeste). Au sortir de la salle, j’avais aperçu mon p’tit clodo en tête de la file d’attente du stand de vente d’objets à l’effigie de l’artiste. Ses quelques pièces à la main – que l’on aurait pu compter sur ses doigts –, il avait attendu son tour pour acheter enfin un souvenir de la soirée. Cela m’avait surpris, mais bon… pourquoi pas.

Puis, j’ai obtempéré, et j’ai décidé d’arrêter d’être con. Ouais, le mec fout quarante-trois balles dans une place de concert ! Et alors ? Il y a bien des blaireaux qui paient très cher pour voir un septagénaire allumer le feu… Il m’explique que le simple bémol du concert de la veille, c’était qu’il n’y ait pas eu assez d’ambiance. Et là, tu vois que le mec est vraiment passionné à partir du moment où il te dit qu’en (19)98, il suivait déjà Saez à Montmartre avec son titre Jeune et Con, celui qui l’a révélé.

Tu vois, Steph’, c’est ce mec de quarante-trois ans (comme le prix du billet, tiens !) qui n’a pas de fric et qui dépense le si peu qu’il a dans la musique. C’est ce mec qui n’a pour exister que les folies lyriques et nocturnes des notes, et la beauté enchanteresse de la voix. C’est ce mec qui n’a qu’une pauvre couette sur la tête qui ne le protège même pas du froid. C’est ce mec qui s’en fout d’être en costard, quelque soit le prix, et qui, la nuit, se contenterait d’un simple jacquard. C’est ce mec qui ne rêve ni de l’Elysée, ni se réveille à Matignon un matin, qui a le poing levé mais le cœur sur la main. C’est ce mec qui préfère la mélomanie et le bonheur de rien aux vices du fric, le but cynique de quelques uns. Je lui demande alors depuis combien de temps il est à la rue (je m’étais déjà fait à l’idée qu’il ferait l’objet de mon prochain article). Il me répond qu’il n’a pas envie d’en parler, que « je fais chier » parce qu’on parlait de musique. Pas faux.

Trois jours plus tard, je revois mon bonhomme devant le Carrouf. Je m’en vais faire quelques courses avec un copain, avant d’aller répéter la guitare, chez moi. Il me reconnaît (cache sa canette de bière) et nous aborde aussitôt, pareil à un « traficant d’espoir à la sortie des vestiaires » (je la pique à H.-F. Thiéfaine). Il nous pose des questions sur nos guitares que l’on a sur notre dos. Il les imagine : celle-ci plus grande, celle-là plus petite, avec un manche comme-ci, ou peut-être comme-ça (nous parlons bien de guitare…). On apprendra bientôt qu’il se rendra par le train à la fin de la tournée de Saez à Grenoble le 7 avril prochain, ayant déjà sa place et ses billets de transport qu’il a payés une quarantaine d’euros pour l’aller et autant pour le retour. Ça coûte si cher que ça, le rêve ? Une guimbarde est glissée entre ses mains et sa bouche, et, de ses doigts boudinés, il tente de la faire sonner. Cela ne produit aucun son, c’est nul, il bave. Mais il danse et, entre ses lèvres entrouvertes, il sourit. Et ça, c’est beau.

Lire l’article Saez au Mans : quand le rock manifeste de Maël Rock : https://lehalomagazine.com/2017/04/05/saez-quand-le-rock-manifeste/

Victor Penin