Rencontre avec Albert, le filloniste convaincu

5 mars 2017. Paris. Place du Trocadéro. Rassemblement de soutien à François Fillon, candidat à l'élection présidentielle pour Les Républicains.

Nous répétions « Hamon, Fillon, Macron, Mélenchon » à tue tête, ce genre de conneries que notre chère Christine Boutin est capable de sortir, appuyée par François Asselineau, remettant sur la table des thèses complotistes en évoquant et invoquant Satan. Pour notre défense, nous venions de jouer au football dans la cour de récré (c’est l’équivalent de la pause café pour les fonctionnaires, à la seule différence que ça dure moins longtemps) ; il faisait chaud, c’était en fin d’après-midi et la fatigue nous gagnait. Nous allions rendre visite à un ami, ancien camarade de prépa qui s’était finalement reconverti à la fac d’histoire et avec qui nous avions gardé le contact. Et, alors que nous voulions prendre des nouvelles de celui-ci, Albert apparut, et ce sont de toutes autres nouvelles que nous apprîmes : Fillon est en fait innocent.

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Tout d’abord, il semble important de préciser que chacune des personnes ayant assisté à la scène suivante collaborent au Halo Magazine, ce qui démontre un intérêt particulier pour le journalisme et l’actualité. Alors que nous faisions rimer le nom des candidats cités plus tôt en les faisant accompagner de ceux des autres candidats, considérés comme plus « petits », une voix provenant de notre dos surgit soudain, quelque chose comme « ne parlez pas de ces candidats, ils sont éliminés ! » – nous sommes durant l’entre-deux tours des présidentielles, et je profite ici de l’entre-deux tours des législatives pour écrire cet article. Interloqués, nous avançons vers l’homme, la soixantaine je crois, cheveux grisonnants, bien portant et bien habillé. « Que ferez-vous le week-end prochain ? » demanda l’un d’entre nous. « Oh, vous savez, c’est bien la première fois que ça m’arrive, mais je n’irai pas voter » répondit l’homme.

Tous trois observons un silence et esquissons un sourire : l’homme est à la fois politisé et fidèle à ses valeurs. L’un d’entre nous – il est possible que ce soit moi –, le questionne sur son vote de premier tour. Et là, ça se corse. Notre bon monsieur – que nous appellerons Albert en raison de la ressemblance avec son nom de famille – s’approche de nous, et nous déclare : « J’ai voté pour la personne qui, pour moi, était la plus à même de gouverner, le candidat qui me paraissait le plus honnête d’entre tous ; j’ai voté pour François Fillon. »

Alors on vous avoue qu’on ne s’y attendait pas trop, avec les copains. L’article aurait pu se finir là-dessus, sur une blague un peu foireuse pour conclure un écrit quelque peu satirique, mais j’ai estimé intéressant de discuter avec Albert, voir quel genre d’arguments il avait à nous offrir. Il poursuivit : «  – La famille Fillon, moi, je la connais bien. Je suis originaire de Sablé-sur-Sarthe. – Elle vous a invité dans son château ? – Oh, vous savez, c’est un bien grand mot. Je l’ai déjà vu, c’est une humble demeure, en effet, mais de là à dire qu’il s’agit d’un château… » J’en profite pour féliciter tous les citoyens français dont la résidence est estimée au prix de celle de la famille Fillon (750 000 euros pour un château, ça, c’est une sacrée occas’ !) pour leur réussite sociale.

Tout à coup, une question me démange, et le doute me ronge quant à sa réponse : «  – Et le Pénéloppegate, c’est quoi, selon vous ? – Un complot ! C’est un coup monté contre la famille Fillon au vu des élections ! – Vous ne croyez donc pas ce que Le Canard enchaîné a déclaré ? – Absolument pas ! De toute façon, Monsieur Fillon a porté plainte contre la rédaction. – Mais il a triché, quand-même ? – Non ! » Alors on essaie de lui expliquer que sans croire tout ce qu’on nous dit dans les médias, il y a peut-être une part de vrai dans ces révélations du Canard Enchaîné. «  – Le Canard enchaîné est l’un de ces journaux qui ne raconte que des conneries. – Et Médiapart ? – Pareil ! Edwy Plénel a une histoire, vous savez, un passé… » Faut pas déconner ! Je veux dire, il n’a pas la moustache d’Hitler, non plus ! (ça, je ne l’ai pas dit, mais l’ai pensé très fort !)

Puis s’en suivi un long débat sur les 35 heures, les 39 heures, l’âge de départ à la retraite, la suppression de postes de fonctionnaires… Albert nous expliqua qu’il était pour les 39 heures, le recul de l’âge de départ à la retraite et la suppression de 500 000 postes de fonctionnaires. Albert nous expliqua aussi qu’il avait été chef d’entreprise jadis, et nous avons expliqué alors à Albert que s’il posait la question à ses ouvriers, peut-être qu’eux n’auraient pas été favorables aux 39 heures par semaine, partir en retraite plus tard ou encore de voir des emplois disposant d’une certaine sécurité se voir être supprimés. Mais l’homme nous répondit qu’il avait travaillé très dur pour en arriver là, et que le travail ne tuait pas – à ce moment là, il nous demande quel âge nous lui donnons (je lui donnais dix de plus).

Enfin, comme parler politique revient à parler des politiques, nous abordons les différents personnes composant la droite, puisque nous évoquions le candidat républicain quelques instants auparavant. Et c’est là que la blague prend fin : « Alain Juppé a payé pour Jacques Chirac lorsque la Ville de Paris servait de pompe à fric pour financer le RPR ; François Fillon n’est pas le seul à avoir triché ». Propos d’Albert.

Ce monsieur, aussi intéressant soit-il, nous a permis de mettre enfin un visage sur ces 20% de votants qui ont choisi François Fillon pour être leur président de la République pour les cinq années à venir. Moralisateur sans le vouloir, Albert nous a convaincu d’une chose durant notre conversation : c’est en essayant de laver plus blanc que blanc que, lorsqu’on se salit les mains, les tâches paraissent plus visibles encore.

Pour finir cet article, je souhaite vous faire part d’une petite anecdote très personnelle que j’estimais fort sympathique à vous raconter. Après qu’on a rendu visite à notre ami avec les copains – à la base, c’est ce pourquoi nous étions venus –, j’ai fait la rencontre d’un homme à l’arrêt de tram, alors que j’étais seul. J’attendais le transport en commun pour me rendre en centre-ville, les écouteurs de musique vissés dans les oreilles, quand le bonhomme m’interrompit : «  – Qu’est-ce que vous faites en France ? – … – Vous êtes en France pour vos études ? – J’ai même la chance d’y vivre depuis dix-huit ans, oui. – Vous faites quoi, comme études ? – Je suis en prépa littéraire. »

Ce jour, j’ai également appris que « la littérature n’allait pas avec [ma] culture » (bien que ça rime). À l’inverse du soleil qui se lève à l’est et se couche à l’ouest, l’homme lui, finit sa journée comme sa vie de plus en plus à droite. Entre 16 heures et 18 heures, il avait encore changé. Je suis sans doute de cette France peu éduquée, qui ferait mieux de dresser des dragons au soleil levant plutôt que lire des livres au crépuscule…

Victor Penin