Pacifique le nouvel album de Disiz la Peste ? Vraiment ? Pas si sûr !

A l’ombre des radars musicaux depuis Rap Machine, son dixième album sorti en 2015, Disiz is back dans une toute nouvelle aventure rafraîchissante : Pacifique. Originaire d’Amiens, cette année il fallait s’en douter, Serigne M’Baye Gueye de son vrai nom fait partie des OPNI (Objets Rappant Non Identifiés) de la scène musicale française. Une carrière amorcée en 2000 avec le célèbre morceau « Je pète les plombs » et dès lors, nous nous voyons confrontés à une Autre Espèce d’artistes, ceux qui innovent en permanence, ceux qui percutent, ceux qui se trompent également mais qui n’ont jamais végété ou côtoyé d’inertie.

A la suite d’un dernier opus plus classique, à la sauce old-school et surtout moins décalé mes attentes demeuraient énormes. Et je peux désormais le confesser, ouf, Pacifique est un chef d’oeuvre. Pourquoi se laisser effrayer par un mot si lumineux, si positif qu’il en devient banni de nos vocabulaires. Parce que, dans le fond, il faut savoir reconnaître les talents de notre France avant que ceux-ci ne périssent. Comme une reconnaissance illicite, une sentence interdite : le génie d’un être est toujours proclamé à titre posthume. Leur en voilà une belle jambe, à tous nos morts.

Mais revenons à nos moutons, les titres compilés traitent d’une thématique centrale et omniprésente : l’Océan. De par le nom de l’album évidemment, mais également en relation avec cette jolie métaphore filée de la vie, de l’oscillation de notre existence symbolisée par la vague et son mouvement indubitable. De la même façon, l’artiste alterne entre morceaux rayonnants et d’autres peut être plus sombres, plus amères. Il serait difficile mais surtout très long d’analyser chacun d’entre eux ( il y en a une vingtaine) et c’est ce qui fait certainement la richesse de l’oeuvre. Chaque chanson est étroitement liée à la suivante mais garde une indépendance et un style musical qui lui est propre. C’est pourquoi nous nous concentrerons sur 3 morceaux en particulier ;

Auto-dance, l’ultime chapitre de cette histoire est le dénouement d’un cheminement relevant pratiquement de l’ontologie. La démarche révélatrice est d’ajouter le préfixe « auto » à chacune de ses phases, une sorte d’ego-trip donc, dans les sentiers de l’art Disizien. Son interaction avec les autres, nos congénères, fait partie intégrante de l’album mais finalement, il résulte du morceau cette ultime vérité : il ne faut compter que sur soi-même. Une symphonie solaire pavée d’allusions juvéniles sur fond de vérité glaciale. C’est aussi ça, la complexité de l’auteur en face de nous.

Au préalable, nous écoutions « Qu’ils ont de la chance ». Certainement le texte le plus sombre puisqu’il traite essentiellement de la mort. Celle de nos proches, celle qui nous attend. Là encore, Disiz nous prend à contre-pied et s’accapare le sien puisqu’il ne cesse de répéter que disparaître est une chance. Causalité évidente de sa foi, ce morceau ne doit pas s’avérer mélancolique. Si le premier couplet met en avant la réaction spontanée, infantile mais prosaïque d’un Homme tourmenté par la mort ;

On dit qu’ce sont des êtres chers

Autant m’arracher la chair

J’voudrais m’noyer dans les airs

J’veux qu’on m’enciele pas qu’on m’enterre {…}

J’m’en fous qu’tu sois dans l’espace

J’te préfère à mes côtés

Je perds le fil, je perds le temps

Car, avec lui, tout s’en va

Passé, futur ou présent

J’voulais tout l’temps être avec toi, moi

J’voudrais tout l’temps être avec toi, moi

Le dernier, plus apaisé, présage d’un deuil davantage vertueux, empli d’une sagesse caractéristique de celle que la religion inculque et peut apporter au monde. En effet, le cordon vital de ce texte est empreint de spiritualité et s’oppose ainsi très clairement à l’anthropocentrisme galopant du monde occidental.

Rends-les heureux et fais-les sourire

À distance

Deviens heureuse, envoie des souvenirs

À distance

Car là où ils sont

Sûrement

Y’a plus de notion

Du temps

Mais qu’ils ont de la chance

D’avoir quitté ce monde

Bien sûr, ils nous manquent

Mais quelle bénédiction

Enfin, l’apothéose de cet 11ème album se situe à mon sens et paradoxalement à son commencement avec le morceau Splash. Issus d’une collaboration avec Stromaë, la musicalité et les textes qui en découlent allégorisent à eux seuls l’intérêt et la profondeur du périple Pacifique. Si premièrement il s’intègre de façon naturelle à la thématique par son sens, le morceau évoque également un second sujet essentiel : l’exil. Ailleurs, le voyage, la fuite, le plongeon dans la vie, cette inconnue aux airs de pute. Ce n’est pas moi qui l’avance, c’est audible et de surcroît palpable tout au long du clip vidéo. Celui-ci met en scène une enfant abandonnée par son papa trop fortement alcoolisé, un questionnement existentiel sur les fautes et les déboires de chacun. Splash c’est la manifestation d’un radeau familial qui sombre à petit feu, une évasion viscérale aux conséquences dramatiques.

Et puis la magie opère une nouvelle fois puisque plus loin, Ça va aller (dernier morceau officiel du CD) épouse parfaitement la suite de l’histoire et apporte avec lui une dualité, une symétrie quasi parfaite d’un album aux antipodes du manichéisme.

En clair et pour conclure, Pacifique est beaucoup plus torturé que veut bien l’annoncer son titre. Pacifique reflète certainement l’évolution amorcée dans la psychologie de l’homme, Serigne M’baye Gueye, mais dévoile également une signification plus universelle. Avec cet album, Disiz nous dresse le portrait mature sans déconvenues de l’Etre Humain dans sa complexité. Dans une dualité permanente, entre amour et colère, entre échec et succès mais également dans une déconstruction ambitieuse des concepts du bien et du mal. Le virage emprunté par l’auteur est assumé, il se détache petit à petit de la redondance du rap de banlieue et s’aventure désormais sur des terrains plus périlleux mais aussi plus courageux. Les moules et les castes, Disiz la Peste s’en accommode bien royalement et daigne l’enfermement du style. Il rappe comme ça lui chante, et nous autres auditeurs, ne pouvons que l’encourager.

Benjamin Haran

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