Îles Canaries : des zones d’ombre et du soleil

Si les vacanciers sont attendus en masse dans de nombreux lieux touristiques, leur nombre a des conséquences négatives à la fois sur les populations et l’environnement local. Ces conséquences sont un défi que certains territoires doivent affronter, comme c’est le cas aux Îles Canaries. A travers l’exemple de cet archipel, on pourra observer les difficultés inhérentes au tourisme de masse ainsi que les solutions mises en œuvre pour concilier tourisme de masse et développement durable.

Les Îles Canaries sont un archipel d’îles volcaniques dans l’Atlantique, devenues une destination de plus en plus prisée pour les vacanciers. En effet, l’apparition dans plusieurs pays des congés payés au XXe siècle combinée à la modernisation et à la baisse du coût du transport a permis à de nombreuses personnes de partir en vacances : c’est ce que l’on appelle le « tourisme de masse ». Le tourisme est essentiel à l’économie de l’archipel, Tenerife l’une de ses sept îles reçoit ainsi 7 millions de visiteurs par an. A titre de comparaison, la Corse reçoit 3 millions de visiteurs par an sur un territoire trois fois plus grand. On saisit donc rapidement les problématiques que cela engendre. Le littoral a été envahi par les complexes immobiliers pour accueillir les touristes, l’eau est rare dans ces îles arides, et la pollution liée aux moyens de transport est importante.

canaries               Les Canaries sont des îles volcaniques où les ressources en eau sont faibles

Dans ces îles de l’Océan Atlantique, les sources sont rares et l’eau douce précieuse. Les besoins en énergie et en eau sont importants, particulièrement avec la consommation des touristes largement supérieure à celle de la population locale. Des usines de dessalement de l’eau de mer ont ainsi été crées pour pouvoir fournir les différentes îles. Si l’arrière pays et ses magnifiques paysages sont restés intacts dans la majorité des îles, les complexes hôteliers ont poussé comme des champignons à partir des années 80. Le littoral a été défiguré par le béton. A Tenerife, les petits villages de la rive Sud se sont transformés en une véritable ville touristique. Aujourd’hui, ces constructions d’hôtels nouveaux sont de plus en plus rares grâce à l’action des autorités locales ou bien faute de moyen (on peut ainsi croiser les fondations de complexes qui ne verront jamais le jour). Mais la spéculation n’y est pas étrangère non plus. Jusque dans les années 2000 les projets d’hôtels ont fleuri aux Canaries mais la crise de 2009 et la baisse de la clientèle ont fait réagir les autorités canariennes qui ont supprimées les subventions pour toute nouvelle structure. Cependant, cette période n’a pas été sans conséquence pour la population autochtone ; le chômage a augmenté de manière significative tandis que l’économie locale s’est appauvrie.

Ces modifications ont rendu l’archipel uniforme, ses particularités (bâtiments de deux étages maximum, blanchis à la chaux etc..) ont presque disparues du littoral, si bien que certaines villes comme à Tenerife ou Fuerteventura ressemblent aux standards des villes européennes. Pour répondre aux demandes des clients, les îles se transforment : nouveaux commerces, grandes surfaces, et donc les hôtels. Le paysage se retrouve également changé avec l’apparition de panneaux publicitaires. Avec une clientèle majoritairement anglaise et allemande, l’archipel s’adapte et on pourrait même parler d’occidentalisation. Les spécialités locales sont rares dans les hôtels, où l’on propose généralement des frites, lasagnes, petits déjeuners anglais ou autres repas permettant aux vacanciers de ne pas se sentir en terrain trop inconnu. L’archipel souffre des représentations qu’il évoque : des îles paradisiaques où l’on se rend uniquement pour la mer et la plage. La mise en valeur du littoral au milieu du XXe siècle s’est fait aux dépens de l’arrière pays, pourtant unique.

Si le tourisme est nécessaire pour ces îles où 80 % de la population travaille dans le secteur tertiaire, les autorités ont compris la nécessité de conserver ces îles abritant une faune et une flore unique. L’archipel contient de nombreuses espèces introuvables sur le reste du globe comme le crabe albinos, que l’on ne peut trouver que dans la grotte du Jameo del Agua à Lanzarote. Afin de protéger ces trésors, les autorités ont crée des parcs nationaux et régionaux qui couvrent une importante partie du territoire canarien. Le parc national de Timanfaya par exemple, ne peut être visité qu’en bus. Bien que la visite soit plus contraignante pour les touristes, cela permet de protéger un site exceptionnel constitué de tunnels de lave, de pierre calcinées et de cratères.

Un des premiers à prendre conscience de la nécessité de sauvegarder le caractère unique de l’archipel fût César Manrique. Cet artiste Espagnol né à Arrecife capitale de Lanzarote, s’engagea dans la défense de son île natale dans les années 70. A la fois peintre, sculpteur et architecte ; proche d’artistes espagnols comme Pablo Picasso et Juan Miro, il rentra à Lanzarote après six années passées à NewYork. Il convainc alors le président des Canaries Pepin Ramirezde légiférer pour conserver la beauté de l’île : on n’autorise plus que les constructions traditionnelles de Lanzarote, les bâtiments à deux étages sont interdits tout comme les panneaux publicitaires. Tout est mis en place pour conserver l’Île, Manrique estimait que les routes devait ressembler à « des tapis que l’on aurait posé sur la roche volcanique ». L’artiste est aujourd’hui indissociable de l’île, et on retrouve sa marque jusque dans le logo de l’île, ou de certaines villes.

manrique canariesCésar Manrique a mis son art au service de l’île

Cependant, Manrique n’a pas uniquement protégé son île, il a également su la rendre plus attractive pour les touristes. Il a ainsi conçu et aménagé de nombreux lieux aussi étonnants que spectaculaires, tout en respectant sa vision de l’être humain en harmonie avec la nature. Il réutilise ainsi les particularité du territoire des Canaries, comme la lave qui est presque toujours présentes dans ses projets. Dans fondation par exemple qui est inaugurée en 1992, l’architecte a réaménagé cinq bulles de lave qu’il avait découvert sur le terrain. Il réaménage également la grotte du Jameo del Agua, construit un mirador, aménage des restaurants.. chacun de ses projets impressionne par sa capacité à réutiliser les éléments naturel des Canaries. Le plus marquant d’entre eux est peut-être le Jardin des Cactus, un parc bien plus impressionnant que ce que laisse penser son enceinte qui abrite plus de 450 différentes espèces de cactées. Ces différents endroits ainsi que la maison de Manrique peuvent être visité et drainent chaque année des millions de visiteurs.

canaries2La bulle blanche, une des bulles de lave réaménagée par Manrique dans sa fondation

Aujourd’hui, la prise de conscience est globale dans les Îles Canaries. La biodiversité de l’archipel est une richesse aussi bien d’un point de vu écologique que financier. Les autorités Canariennes se sont ainsi farouchement opposée à la compagnie de Repsol qui souhaitait forer du pétrole sur les côtes de Furteventura et Lanzarote, et sont parvenues à obtenir gain de cause en 2015. Une grande portion du territoire canarien est protégé par des réserves naturels (40 % du territoire de Grande Canarie par exemple). Les touristes sont encouragés à adopter des attitudes responsables : des points de recyclage ont été installé, les hôtels demandent la coopération de leurs clients en ce qui concerne la consommation d’eau etc.. La petite Île d’El Hierro est même devenue grâce à l’ingénieur Tomas Padron un modèle d’île durable : des système de captation de l’eau de pluie et du brouillard ont été installés et l’entière consommation d’électricité de l’île est couverte par une centrale hydro-éolienne. Conscientes que l’image d’une île polluée pourrait nuire au tourisme, les autorités locales ont ainsi pris un virage écologique nécessaire pour la biodiversité unique des Canaries.

L’archipel est comme d’autres territoires, un endroit attractif devant faire face au défi du tourisme de masse. S’il a des particularités, son cas est similaire à celui des Baléares, ou de la Crète par exemple. Si la prise de conscience et l’action des autorités est louable autant qu’elle était nécessaire, rien n’assure qu’elle sera suffisante. En effet, la biosphère des Canaries est particulièrement fragile et il est à craindre qu’elle souffre encore dans les années à venir de l’afflux toujours plus important des touristes. Enfin, malgré le succès touristique certain, la population reste l’une des plus pauvres d’Espagne (33 % sous le seuil de pauvreté). Si la voie ouverte par les Canaries est celle d’un tourisme durable, l’archipel n’est pas encore parvenue au bout du chemin.

Maël Réveillé

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