Mais où va la Gauche ? (Première partie)

Après les élections présidentielles et législatives de 2017, le moins que l’on puisse dire c’est que les cartes du jeu politique ont été redistribuées : fort recul des partis dominants et percée de mouvements politiques nouveaux devançant ou faisant jeu égal avec les partis traditionnels.

Cette reconfiguration n’épargne pas la Gauche avec un candidat socialiste réalisant un faible score électoral et surtout loin derrière le candidat de « l’autre gauche ». Or, avec cette simple énonciation nous voici déjà au cœur du problème de la Gauche aujourd’hui, à savoir, sa diversité et ses querelles internes : socialistes, autre gauche, gauche radicale, insoumis, communistes, extrême gauche… Mais qu’est-ce que la Gauche ?

Son nom est issu du placement à gauche de ses élus, dans les premières assemblées de la Révolution française (et plus particulièrement lors du débat sur le droit de veto royal dans la première constitution), en opposition aux tenants d’une révolution modérée et conservant une place prépondérante au roi, placés à droite [1]. La Gauche c’est donc d’abord donner des droits au peuple, mais bien évidemment, la Gauche c’est aussi plus que cela. Être de gauche c’est vouloir une égalité réelle, pas seulement en droits, mais aussi sociale et économique, car celui qui a les mêmes droits que les autres mais sans moyens d’existence n’est pas en mesure d’être à égalité avec celui dont l’existence est assurée par la possession de biens. De nos jours c’est toujours cela et mettre l’humain au cœur du système économique plutôt que l’économie au cœur du système humain.

Cet idéal qualifié de « justice sociale » va s’affirmer au XIXe siècle avec le processus d’industrialisation et d’entrée des sociétés occidentales dans le capitalisme, tout en se dotant d’un appareil théorique complexe et divers, par exemple le marxisme. C’est aussi au XIXe siècle que se forment les principales composantes de la Gauche : mouvement anarchiste, parti radical mais aussi parti socialiste. Les socialistes sont eux-mêmes divisés (déjà) en de nombreux courants plus ou moins révolutionnaires, en désaccord sur l’idée d’accepter des alliances et de participer au gouvernement républicain (la fameuse controverse entre Jules Guesde et Jean Jaurès en 1900 [2]).

Avec la première Guerre mondiale et la révolution russe, les socialistes mettent provisoirement fin à cette tension de manière radicale puisque 2 partis se créent, la SFIO (section française de l’internationale ouvrière) qui deviendra le parti socialiste et dont le chef de file est Léon Blum (oui, oui celui du Front populaire, 1er gouvernement socialiste en France) et la SFIC, section française de l’internationale communiste (qui deviendra le parti communiste français). Bref, les réformateurs d’un côté et les révolutionnaires de l’autre. Cet épisode met en évidence ce qui va opposer les gauches tout au long de leur histoire et de nos jours encore, à savoir : – Quels moyens d’actions ? Réformer ou faire table rase ? – Quels objectifs ? Gouverner ou préparer la révolution ? – Avec qui ? Les exploités, la bourgeoisie ?

Les divisions, divergences et inimitiés que connaît la Gauche viennent de ces différences fondamentales. Bien sûr, au cours de l’histoire, la Gauche va parfois surmonter ces divisions et s’unir. C’est le Front populaire en 1936, le programme commun en 1972. Cependant l’accélération de la mondialisation capitaliste, la fin de l’URSS et la construction de l’Union européenne vont créer de nouvelles ruptures et faire rejouer les anciennes.

En effet, ce qui de nos jours, sépare le parti socialiste, les radicaux et le reste de la Gauche c’est la position vis-à-vis de la mondialisation libérale. La Gauche doit-elle viser à l’aménager vers plus d’égalité et au service de l’humain ou doit-elle œuvrer au renversement de ce modèle destructeur pour les humains et la planète ? Et pour le remplacer par quoi ?

Les socialistes et les radicaux, mais aussi certains écologistes sont dans l’aménagement de cette mondialisation libérale par des règles, sans la remettre en cause car elle serait inéluctable et pourrait apporter un mieux être à l’humanité si elle est correctement cadrée (le niveau de vie des humains a globalement progressé). Pour les désigner, en s’inspirant des modèles scandinaves, on les appelle « sociaux-démocrates » ou sociaux-libéraux. Pour ce camp, l’autre gauche ne sait que contester, regarder en arrière et surtout, ne serait pas réaliste ; elle est « passéiste » et accrochée à de vielles lunes.

Bien évidemment l’autre gauche n’est pas en reste et qualifie de « traîtres » ces sociaux-démocrates. Cette tension très forte à l’intérieur du Parti Socialiste a été incarnée par deux figures : Manuel Valls et Benoit Hamon. Cette tension a pour la première fois débouchée sur une rupture, certains socialistes, dont Manuel Valls, refusant de soutenir le candidat désigné (Benoit Hamon) au nom d’un programme irréaliste et contre le libéralisme, d’autres rejoignant carrément le mouvement En marche d’Emmanuel Macron, adepte du libéralisme.

La Gauche de rupture se dit à présent la seule vraie gauche et principale force d’opposition, et si on regarde son score à la présidentielle elle n’est plus la seule à le penser. Cette gauche propose de mettre en place une république émanant des citoyens, plus égalitaire et de substituer à l’économie libérale un modèle économique basé sur la transition écologique, le local et le partage. La divergence, ancienne on l’a vu, sur les moyens pour y parvenir (pacifiques et démocratiques ou par l’insurrection), sépare la gauche de rupture de l’extrême gauche.

Enfin l’autre paramètre important est celui de la lassitude des électeurs. Le jeu politique des alliances, des parachutages dans des circonscriptions sûres, des trahisons, bref la cuisine électorale qui existe depuis longtemps mais s’est renforcée avec les règles de la Ve République (élection au suffrage universel majoritaire à deux tours, donc élimination directe des petits candidats), a aujourd’hui semble-t-il épuisé ses ressources et surtout les électeurs et les citoyens. Beaucoup ne vont même plus voter. Le taux d’abstention final pour le premier tour des élections législatives est de 51,34 % selon des résultats du ministère de l’Intérieur. Jamais la participation n’avait été aussi faible pour un tel scrutin depuis le début de la Ve République.

Et ceux qui votent finissent par voter pour le moins pire susceptible de l’emporter (effondrement du vote socialiste au 1er tour et report de nombreuses voix socialistes vers Emmanuel Macron). Piège suprême : la peur de l’extrême droite fait voter pour celui qui a le plus de chance de l’emporter et qui ne provoquera aucune rupture avec le système, ce qui entretient à son tour, une forte extrême droite…

Bref, la gauche est en plein désarroi. Certains en sont venus à douter de la possibilité de changer les choses ; quel que soit le Président, il ne peut rien faire, tout se passe au dessus (Union européenne, grands groupes financiers) Pour les électeurs de Gauche, il y a donc urgence à créer autre chose plutôt qu’à gérer la même chose et ce, même quand le président est de gauche. Et c’est peut-être justement une des premières tâches de la Gauche après 2017 : redonner l’espoir d’un possible, mais incarné par qui ?

[1] Cette affirmation est nuancée par les historiens. Voir https://www.scienceshumaines.com/la-gauche-et-la-droite-depuis-quand_fr_10082.html

[2] https://www.marxists.org/francais/guesde/works/1900/11/guesde_19001126.htm

P. Réveillé