Bassin du Congo : la protection de l’environnement, une menace pour les Pygmées

Dans un rapport intitulé « Comment allons-nous survivre ? La destruction des tribus du bassin du Congo au nom de la conservation ? », l’ONG britannique Survival Internatioal, accuse le Fonds Mondial pour la Nature (WWF) et la Wildlife Conservation Society (WCS) de « violation des droits de l’homme », dans le bassin du Congo. Cette plainte, déposée devant l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE), fait état de violences systématiques à l’encontre des ethnies Baka et Bayak, en vue de la sauvegarde des aires naturelles protégées.

S’appuyant sur des témoignages de Pygmées, rassemblés par Survival International, dans trois pays du bassin du Congo, les accusations concernent deux grandes ONG environnementales, le WWF, et la WCS. Elles sont accusées d’être à l’origine d’exactions commises systématiquement par les gardes forestiers, qu’elles financent et équipent, envers les Pygmées en Centrafrique, au Cameroun et en République démocratique du Congo. Le soutien financier, technique et logistique apporté par les deux organismes aux gouvernements, a permis l’élaboration des plans de gestion des aires protégées et la formation des groupes d’écogardes. Les patrouilles anti-braconnages créées dans le but de protéger les forêts du bassin du Congo – se présentant comme zones intenses de braconnage – sont accusées d’évictions et d’exactions sur les peuples indigènes. En effet, le WWF a joué un rôle central dans la création des trois aires protégées – Lobeke, Boumba Beck et Nkié – dans la région du sud-est du Cameroun où vivent les Baka. Ces peuples subissent les violences corporelles, les menaces, les humiliations et la destruction de leurs campements par les écogardes et le Bataillon d’intervention rapide contre le braconnage (BIR) qui patrouillent dans ces aires. D’une manière plus globale, ces graves abus, qui ont lieu depuis 1989 et perdurent encore aujourd’hui, recensent plus de 200 cas de violation des droits de l’homme à l’encontre des deux tribus autochtones pygmées présentes dans trois pays du bassin du Congo. Les indigènes sont frappés, torturés, tués ou expulsés illégalement de leurs terres ancestrales au nom de la conservation de l’environnement. Parmi les témoignages communiqués dans le rapport de Survival International, un Baka du district de Souanké, au Cameroun explique : « Ils ont fouillé ma maison sans rien trouver. Puis ils ont pris la machette sous mon lit et m’ont menacé : nous allons te trancher la gorge parce que tu caches des braconniers ».

Les Baka, peuple de chasseurs-cueilleurs, vivent dans les forêts tropicales du bassin du fleuve Congo depuis des générations, ils chassent à l’intérieur et à l’extérieur des espaces protégés pour subvenir à leurs besoins. L’ONG londonienne explique : « Les Baka et les Bayaka, comme des douzaines d’autres tribus du bassin du Congo, sont chassés illégalement de leurs terres ancestrales à l’intérieur et parfois même à l’extérieur des aires protégées […]. Ils sont accusés de braconnage quand ils chassent pour nourrir leur famille». Ainsi, certaines populations ne peuvent parfois plus se nourrir, à cause de la déforestation et des contrôles anti-braconnage liés à la protection des espaces. Face aux conflits d’usages du territoire dûs à la présence des ONG dans le bassin du Congo, certains dénoncent un « colonialisme vert ». Les peuples autochtones perdent le contrôle du territoire d’où ils sont originaires et sur lesquels leurs pratiques sont réduites. La hiérarchie imposée par les ONG et leurs financements sur les autochtones doit s’inverser, au tout du moins être modérée, comme le rappel Survival International : « Les grandes organisations de conservation se doivent de demander aux peuples locaux s’ils souhaitent une aide extérieure pour protéger leurs propres territoires ».

Ce colonialisme vert s’est construit progressivement, en parallèle avec l’inscription progressive des questions environnementales dans la société, et la volonté de répondre à ces problématiques. En effet, la protection de la nature n’a été pensée et appliquée à grande échelle qu’à la fin du XXème siècle. Le rapport nature-homme a d’abord été pensé comme une opposition. Le premier mouvement consiste, et perdure encore parfois aujourd’hui, en une primauté et une toute puissance de l’homme sur la nature ; conduisant à l’excessive exploitation et industrialisation en vu du développement économique de masse. Non sans conséquences, la nécessité d’une nouvelle éthique fait surface à la suite de l’accident nucléaire de Tchernobyl en 1986, éclairant tristement les risques technologiques auxquels les hommes sont exposés et les répercussions environnementales qui en découlent. Face à la naissance de la « civilisation du risque », deux réponses sont proposées : le développement durable et le principe de précaution. La notion de développement durable apparaît pour la première fois en 1987, et construit l’idée d’un “mode de développement qui satisfait les besoins du présent en permettant aux générations futures de satisfaire les leurs”. C’est donc une réconciliation du social, de l’économique et de l’environnemental. Le principe de précaution, quant à lui, est apparu dans les années 1970, et est amené sur la place publique lors du sommet de Rio de 1992. S’inspirant du principe de responsabilité, qui consiste à dépasser le cadre présent et à prendre en compte les générations futures, le principe de précaution repose sur une « une politique environnementale précautionneuse » qui nécessite « que les ressources naturelles soient protégées et gérées avec soin ». Mais cette gestion des ressources naturelles ne signifie pas, en creux, qu’elle doit s’effectuer à l’encontre des individus vivants sur les espaces protégés. Selon le principe 10 de la Déclaration de Rio, « la meilleure façon de traiter les questions d’environnement est d’assurer la participation de tous les citoyens concernés, au niveau qui convient. »

L’intérêt porté par les ONG au bassin du Congo s’explique à la fois par le fort braconnage dans ces espaces, mais surtout par la volonté de protéger les forêts, dont la nécessité écologique reste grande. Les terres sur lesquels vivent les peuples autochtones, stockent plus de 20% du carbone forestier d’Afrique centrale, selon une évaluation du Woods Hole Research Center, publiée en 2015. Pour la République démocratique du Congo, ce chiffre dépasse 30% et représente sept fois les émissions annuelles du pays. Dans le but de conserver ces espaces, entre 1990 et 2016, une dizaine de parcs nationaux ont été créés au Cameroun, au Congo, et en Centrafrique, où la biodiversité est parmi les plus riches au monde. Certaines réserves, comme celle d’Odzala-Kokoua, couvrent d’immenses superficies de plus de 100 000 km². Néanmoins, elles ont été définies et tracées en absorbant les terres où vivaient des milliers de Baka et de Bayaka. Les faits non isolés de violence envers les peuples indigènes présentent une situation paradoxale, quand on sait que les pygmées et les peuples autochtones jouent un rôle important dans la préservation des forêts tropicales. « Si nous voulons protéger les forêts, nous devons protéger les droits des peuples indigènes et des communautés forestières qui gèrent ces espaces depuis des générations » a rappelé Helen Clark, administratrice du programme des Nations unies pour le développement, en 2016. Pour cela, il est nécessaire de reconnaître les droits fonciers des populations autochtones. Selon une étude publiée en 2015 par l’ONG Rights and Ressources Initiative (RRI), les droits accordés aux communautés locales et aux peuples indigènes sont proches de zéro dans tous les pays du bassin du Congo. Néanmoins, une partie des terres a tout de même été démarquée au profit de ces populations.

La situation problématique mise en lumière dans le bassin du Congo amène à se demander à quel prix doit s’effectuer la protection de l’environnement, et quel droit les ONG ont à s’approprier la gestion d’un espace déjà occupé par d’autres populations. La défense environnementale ne peut se fait au détriment de l’identité des populations qui vivent sur les territoires et qui pratiquaient l’espace dans le respect de la nature. Sous prétexte que les problématiques locales de la gestion des forêts concernent tous les êtres humains, les ONG, ou autres organisations, ont-elles le droit de s’approprier ces espaces et de les considérer comme propriété mondiale ? Avec la généralisation des problématiques écologiques, la même question se pose en Amazonie où le Brésil se revendique propriétaire de la forêt amazonienne, alors que les ONG la considère comme un bien mondial.

Anaïs Marie

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