Mais où va la Gauche ? (Seconde partie)

Pour le PS, la défaite de 2017 est historique et plus rien ne sera désormais comme avant. En effet, après la trahison de Manuel Valls (refus d’accepter le résultat du vote de désignation du candidat), après le faible score de Benoit Hamon (6,36%) et après le succès d’Emmanuel Macron, les socialistes et leurs électeurs vont être écartelés entre plusieurs tendances possibles mais désormais irréconciliables. Quelque soit le courant qui l’emporte en terme d’adhésion et de suffrage, le PS n’est plus la force politique dominante à gauche, ni non plus le pivot centrale de la gauche autour duquel se faisait les alliances.

Certains vont tenter de construire un nouveau mouvement ancré à gauche (Benoit Hamon), d’autre de refonder le PS (mais sur quelles bases )? D’aucun enfin vont assumer le modèle social libéral et, soit rejoindre En Marche, soit tenter leur chance dans un nouveau mouvement. Au final ce sera d’abord un éparpillement et qui dit éparpillement veut dire aussi éloignement de la possibilité de revenir au pouvoir. Que le PS meurt ou qu’il se régénère, de toute façon il est hors-course pour un certain temps, excepté aux élections locales où les Français votent plus pour une personne qu’un parti.

Mais une nouvelle force pointe à gauche. Cette nouvelle force c’est la France insoumise. Même si le score aux législatives est derrière celui du PS ( 4, 86 % des votes exprimés soit 17 sièges, pour 5, 68 % pour le PS, soit 30 sièges de députés), le score de Jean-Luc Mélenchon fut de 19, 58 % à la présidentielle, alors que celui de Benoit Hamon était de 6,36 %. La France insoumise veut incarner la gauche qui lutte contre le libéralisme, le système capitaliste et veut refonder notre démocratie ; elle espère aussi rallier les déçus du socialisme et les abstentionnistes. Mais arrivera-t-elle à concrétiser cette percée alors qu’elle souffre de certaines faiblesses ?

D’abord, ce qui fait sa force est aussi sa principale faiblesse : son leader Jean-Luc Mélenchon. Il peut tout à la fois fasciner et agacer voire provoquer un rejet de sa personne de par ses propos, son verbe, ses colères et une certaine radicalité (par exemple dans ses rapports et avec les médias). Ensuite son ancrage résolument à gauche et en rupture avec notre modèle politique et économique effraie certains électeurs de gauche, cette gauche modérée qui continuera d’exister à moins d’une crise grave. Ces électeurs de gauche ont préféré voter Emmanuel Macron que Jean-Luc Mélenchon, ne croyant pas possible son programme et redoutant une défaite au 2nd tour face à Marine Le Pen. Et tout la difficulté est de les rallier sans se renier.

Enfin, certaines questions essentielles ne sont pas résolues : quel rapports avec les communistes et le projet communiste ? Rappelons juste que Jean-Luc Mélenchon a mis fin au Front de Gauche et a imposé sa candidature à la présidentielle et que, sauf localement et rarement, il n’y a pas eu d’accord pour les législatives entre la France Insoumise, le PCF et l’extrême-gauche. Dans certaines circonscriptions, les électeurs avaient le choix entre 5 formations à gauche (de l’extrême gauche aux écologistes). Autre question : et en cas de victoire, comment mettre en place une politique de rupture avec le modèle actuel de l’Union européenne ? Comment se réapproprier les outils économiques et démocratiques dont la France s’est d épouillée au fur et à mesure de la construction européenne ? Enfin, mouvement ou structuration en parti politique ? Avec le risque de casser l’aspect attirant d’une structure souple et nouvelle.

Bref, pour le mouvement de la France insoumise, la difficulté est encore de convaincre, mais ses atouts sont d’incarner quelque chose de nouveau et en rupture avec les partis traditionnels et le prêt à penser économique qui tourne en boucle partout.
Quelque chose de nouveau…C’est tout le problème du PCF. Certes, il limite la casse avec 10 sièges de députés, grâce à son action sur le terrain et à son ancrage local, mais on est loin de ses scores des années 60 et 70. Pour le PCF comme pour le PS, la question qui se pose aujourd’hui est celle de la survie et de la possibilité de rester une force de proposition. En effet, le PCF est à la fois victime d’être assimilé aux partis traditionnels et aux vieilles idées ayant fait leur temps (surtout depuis la fin de l’URSS). Pire ! Bien que devant incarner l’opposition au libéralisme et à l’Union européenne, ce sont d’autres qui recycle les idées du parti communiste et les manient à leur profit : France insoumise mais aussi un certain courant du Front National, avec par exemple la présence et le discours de Marine Le Pen aux ouvriers de Whirpool.

Enfin le PCF est dépassé sur certaines questions, pour s’en être emparé trop tard, comme la transition écologique et la rupture avec le modèle actuel de l’ Union européenne. Normalement France insoumise et le PCF devraient se retrouver dans une formation commune…Ce fut le Front de gauche, qui, pour des raisons politiques s’est délité (disputes sur les têtes de listes aux élections, concurrence des appareils politiques etc.). Or, c’est précisément l’enjeu de cet après 2017 pour la gauche non socialiste : arriver à former une force suffisamment puissante pour rallier les autres gauches et les écologistes, gagner les élections et mettre en œuvre le programme . Ou bien rester à se regarder en chien de faïence en acceptant les divisions et forcément rester au pied du podium républicain, et ne plus jouer qu’un rôle anti-FN.

Quant aux écologistes, eux aussi sont en mauvaise posture : ils ne disposent que d’un siège dans la nouvelle assemblée, mais surtout leurs idées sont désormais reprises par tous (la France insoumise a un programme écologique très abouti et le PCF a verdi son programme) et leur alliance stratégique avec le PS leur a fait perdre leur crédibilité. Surtout, les écologistes, comme les socialistes, subissent une tension entre partisans d’un aménagement du libéralisme et ceux d’une rupture avec le système et leurs dirigeants préfèrent des places politiques à la défense de leurs idées. Les exemples le plus connu sont Vincent Placé ou François de Rugy : d’abord membre du groupe écologiste, qu’il quitte en 2016 pour rejoindre le groupe socialiste, il siège au sein du groupe La République en marche depuis 2017 et devient président de la nouvelle Assemblée Nationale. Comme pour le PCF, les écologistes subissent une marginalisation, les électeurs de gauche s’en détournent car n’y voyant pas une force politique capable d’arriver au pouvoir et de créer une rupture.

Il en est de même pour l’extrême gauche. Malgré le succès d’estime de l’un de ses candidats (Philippe Poutou lors du débat télévisé de la présidentielle), leurs scores sont très faibles (1, 09 % des voix pour Philippe Poutou du NPA et 0, 64 % pour Nathalie Arthaud de lutte ouvrière). De plus ces deux partis politiques restent dans une optique révolutionnaire et hostile aux alliances politiques (bien que la question se soit posée au moment de la constitution du Front de Gauche, la réponse de l’extrême gauche fut négative), pour les raisons historiques décrites plus haut. Pourtant une fois encore, il y a de nombreux points communs et les discussions entre ces différents courants pourrait redonner une dynamique à la Gauche. Désormais l’extrême gauche se polarise surtout sur les luttes aux quotidiens pour les « Sans », sans papiers, sans domiciles…mais est absente des médias, excepté lors des grands rendez-vous électoraux (l’attitude des médias vis à vis des partis politiques est un sujet capital mais trop vaste pour être abordé ici).

Faut-il conclure que la Gauche actuelle ne peut rien et est hors course de par ses divisions ? Non, elle est en pleine recomposition face à un monde qui a lui même beaucoup et rapidement évolué et ce serait nier la dynamique créée par et autour de la France insoumise que de répondre par l’affirmative. L’expérience de François Ruffin, rédacteur du journal Fakir, élu député de la Somme grâce à une liste d’union de la Gauche , bien que très loin du premier candidat en terme de voix, est un bon exemple [1]. La Gauche peut s’unir et réussir. Mais pour cela elle doit d’abord comme le dit François Ruffin, redonner de l’espoir, arrêter le fatalisme. Pour cela il faut aussi retourner voir les gens, partir de leurs problèmes, proposer autre chose que les idées toutes faits du magma médiatique ambiant, être là où les gens luttent et ne plus être simplement des partis d’élus professionnels. Il faut également démonter les discours trop bien rodés des médias, du MEDEF, de la droite et poser des actes forts qui s’oppose à la logique de l’argent d’abord. Certains diront que la Gauche fait ça depuis longtemps. Justement non, ce terrain a été abandonné par le PS parce que stratégiquement pas assez rentable en terme de voix, et par le PCF, fautes de militants. Le mouvement France insoumise l’a fait et a créé la surprise, alors ?

Où va la Gauche ? Dans de nombreuses voies, mais au moins, depuis peu, c’est la marche avant qui est enclenchée, et non plus le frein à main ou la marche arrière. Reste à savoir qui sera le nouveau conducteur… Et les passagers !

[1] http://www.fakirpresse.info/

P. Réveillé