ÉDITION SPÉCIALE. Festival Bebop. Les Ogres de Barback : « Nous n’avons pas besoin de reconnaissance absolue »

Plutôt rare dans les médias, c’est avec une grande fierté que nous avons rencontré Frédo, l’Ogre chanteur de Barback, à l’occasion du premier concert Bebop, au Mans. Au-delà du show particulièrement réussi et de l’ambiance incroyable suscitée au Palais des Congrès, c’est certainement la fidélité d’un public vieux de 20 ans qui demeurait frappant. Une juste récompense pour un groupe français qui n’a jamais plié, deux hommes et deux femmes qui n’ont jamais triché.

Le Halo Magazine : Tout d’abord, qui êtes-vous, qui sont les différents membres ?

Frédo : On est quatre ogres, et chacun de nous joue trois, quatre ou cinq instruments. Il y a mon grand frère, Samuel Burguière, qui est trompettiste et guitariste. Il y a Alice et Mathilde, mes deux petites sœurs jumelles aussi, qui jouent de la contrebasse, du violoncelle, du piano, de la flûte et du trombone. Et moi je chante, je fais de l’accordéon et de la guitare. En fait on est multi instrumentistes dans la famille c’est un peu notre particularité, et on a un groupe qui a 23 ans d’existence maintenant.

L.H.M. : Comment est-ce qu’on peut décrire votre style musical ?

Frédo : Alors nous on dit que c’est de la chanson de la route. C’est-à-dire qu’il y a trois grandes influences, composées de tout ce qu’on écoutait avec nos parents, qui n’était que de la chanson française – de Brassens à Pierre Perret, en passant par Brel et Léo Ferret, ensuite à l’adolescence on a dit qu’on voulait écouter nos musiques et là c’était du rock alternatif. Et puis on a beaucoup voyagé et on est revenu à pas mal de musique trad.

L.H.M. : C’est vrai que votre style est un peu difficile à décrire, vous touchez vraiment à beaucoup d’univers différents…

Frédo : Oui, sur scène on a des fois de la guitare électrique et on reprend les Béru, puis juste après on interprète « Au Café du canal » de Pierre Perret.

L.H.M. : Justement, vous avez un côté ambivalent puisque vous êtes capables de faire un album avec des morceaux mordants, et d’avoir le projet Pitt Ocha pour les enfants également. Comment est-ce qu’on gère cette ambivalence ?

Frédo : Dans notre public il y a de tous les âges, de 5 à 70 ans, c’est assez mélangé et il y a pas mal de générations qui se retrouvent. Et même quand on est sur des textes comme « Vous m’emmerdez », on reste quand même sur un concert qui peut s’écouter en famille, c’est pas extrêmement violent non plus.

L.H.M. : Comme avec le morceau « Le Petit Nicolas », qui lâche des piques, mais tout en douceur…

Frédo : Oui, c’est la force de nos inspirations, qui sont donc des chanteurs engagés. Autant les Béru sur scène il est plutôt revendicatif, autant des personnes comme Pierre Perret ou Brassens, racontent plutôt des histoires, et dans ces histoires il y a une critique de la société. Et nous, ça, on aime le faire.

L.H.M. : Quelles sont vos motivations pour le projet Pitt Ocha, parce que vous avez un public assez jeune, mais il y a des artistes qui essayent quand même de grandir leur musique…

Frédo : Déjà on a eu des enfants, donc à ce moment on s’est dit pourquoi pas. A l’époque de notre premier Pitt Ocha en 2001, on s’est aperçu que le monde de la musique pour enfants était toujours un peu « pareil », il n’y avait que trois ou quatre chanteurs, comme Henri Dès. Donc nous on s’est dit qu’on allait faire un album pour enfants ; on a invité plein de copains chanteurs, des groupes, des musiciens et des musiciennes, des personnes avec qui on aime bien faire des projets. On est sur la route depuis 20 ans avec eux. Quand on a fait Pitt Ocha, il y a eu un écho formidable. On nous avait dit que ça ne marcherait pas du tout et finalement.. (rires).

L.H.M. : Pour revenir au projet Pierre Perret, comment s’est-il monté?

Frédo : On l’a rencontré il y a plus de 15 ans et c’est devenu un ami, on a vraiment beaucoup sympathisé avec lui ; il ne nous a pas du tout déçu autant humainement que professionnellement. On a bien vu qu’il s’amusait, qu’il aimait beaucoup chanter ses chansons, parcourir le monde, bien vivre, et en même temps être quelqu’un de très humain, de très abordable. C’est pourquoi on en a profité pour lui demander une petite faveur. On a été le voir et on lui a demandé s’il acceptait de nous laisser gérer un projet de A à Z, en reprenant ses chansons avec des copains et sa bénédiction. Il a dit oui, et là pour nous c’était très important qu’il nous fasse confiance, parce qu’on ne voulait pas forcément son avis tout le temps sur chaque chanson, on voulait le faire à notre goût. Et il a plutôt été très agréablement surpris.

L.H.M. : C’est sûrement ça qui est intéressant, vous faites partie des groupes à part dans le monde de la musique. Vous avez une grande notoriété et pourtant on ne vous voit jamais à la télé.

Frédo : Il y a plusieurs étapes, celle où on commence la musique et les tournées, à être professionnels, et à ce moment là, on n’en a rien à faire des médias. Et ils nous l’ont bien rendu : on a une image d’indépendants, on se démerde et ils n’ont pas besoin de nous. Ce qui fait que même quand on a besoin d’eux pour faire un tout petit peu de promo, ils nous disent de nous débrouiller. Donc on a appris à fonctionner sans eux, et ça marche très bien (sourire).

L.H.M. : Est-ce qu’on a besoin des grands médias, de la télévision pour subsister ? Vous êtes la preuve vivante que non ?

Frédo : Avant nous Tiéphaine l’a fait et il a quand même rempli des zéniths pendant 10 ans sans avoir une seule pub, sans jamais passer à la télé. Je pense que ça dépend vraiment ce qu’on veut faire dans la vie : si on veut être une superstar connue et vendre des millions d’albums il y a un moment donné où il faut passer à la télé, dans des émissions qui n’ont aucun sens et souvent dénuées de toute éthique. Nous ce n’était pas de tout notre but, on souhaitait juste faire notre métier le mieux possible. On est encore jeunes, mais jusqu’à présent nous arrivons à remplir des salles donc qu’est-ce qu’on irait faire à la télé? On ne cautionne pas vraiment cette espèce de compétition à la promotion pour pouvoir vendre le plus possible. Nous on n’a pas besoin d’être riche, on n’a pas besoin d’être reconnu dans la rue : en fait on n’a pas ce besoin de reconnaissance absolue. On remplit nos salles, les gens ont l’air, a priori, satisfaits puisqu’ils reviennent. Et nous on est contents puisqu’on revient sur scène, et c’est cool.

L.H.M. : Que diriez-vous aux jeunes qui voudraient se lancer, ceux qui partent dans le même état d’esprit et qui, finalement, se dressent au bon-vouloir de la télévision?

Frédo : Dès la première saison de Star Académie, je me souviens d’un plus jeune que moi, il était venu me voir, et il m’avait demandé si je savais comment faire pour devenir une star. J’avais trouvé la question très actuelle, c’est-à-dire qu’aujourd’hui on veut même plus savoir faire de la musique, ou bien chanter, ou bien gérer sa vie, on veut juste être une star. Sauf qu’être une star ça ne marche pas, parce que ça peut durer deux semaines, six mois ou dix ans. Aujourd’hui on dit que les plus jeunes sont obligés, mais c’est faux on n’est pas ligotés. Nous à notre époque c’était pas forcément plus facile ou plus dur, il y avait d’autres formes et d’autres codes. Je ne dis pas qu’on est un exemple et que tout le monde doit faire comme nous, mais quel que soit le chemin que tu prends, c’est important d’avoir conscience qu’avec ton métier tu participes à ce que le monde aille mieux ou moins bien. C’est-à-dire que moi dès le début j’ai considéré que je voulais devenir musicien. J’ai commencé à gagner ma vie grâce à la musique ; donc je me suis dit que j’étais devenu « professionnel », et ce, même si je me considère en vacances depuis 20 ans tellement j’aime mon métier (rires).

L.H.M. : Ce n’est pas trop compliqué pour la vie de famille ?

Frédo : Il faut concilier, il faut y arriver et faire des compromis. Mes enfants savent que parfois ils ne me verront pas pendant trois semaines et qu’ensuite je serai à la maison. Je suis quasiment plus fière de ma carrière et de la manière dont je l’ai exécuté que de mes chansons. Parce qu’on l’a fait sans compromis et de manière intègre, et je ne mens pas je sais ce qu’on a fait, c’est un constat. Je suis fier de ça, ça fait 23 ans que j’ai commencé mon premier concert avec les Ogres et je suis encore là, je prends plaisir à monter sur scène, j’ai de la joie, des envies, plein de projets. Et je me dis que, si on m’avait imposé un style et des chansons dès le début, au bout de quelques années, j’aurai eu l’impression de m’être fait avoir.

L.H.M. : Ça aurait été plus fort, mais sûrement plus éphémère aussi…

Frédo : C’est ça, je me suis aperçu que La Fouine disait dans une interview qu’il capitalisait ses albums, ses apparitions dans les films, etc, parce qu’il savait que dans quelques années il disparaîtrait ; et il le disait avec une honnêteté assez touchante. Et je ne dis pas qu’on est plus intelligents, mais je préfère avoir pris mon temps, avoir fait les choix pour les albums, les concerts, avoir fait des cafés-musiques et des théâtres. Si je disais qu’on avait galéré, je dirais la moitié d’un mensonge. On a beaucoup travaillé mais on n’a pas beaucoup galéré, on a toujours eu un coup de chance, on a rencontré de bonnes personnes.

L.H.M. : D’ailleurs on ressent que tout ça ce n’est pas joué, les têtes qui étaient là il y a vingt-trois ans on les retrouve. Vous pouvez emmener votre public partout, ils vont être curieux de savoir où vous allez les emmener.

Frédo : Merci, ça me fait plaisir d’entendre ça. Parce que quand on est parti avec la fanfare du Bénin, on est parti sur des rythmes où on n’avait vraiment pas l’habitude d’aller, et le public était un peu désarçonné, mais comme c’était nous, ils se sont raccrochés au projet (sourire).

L.H.M. : Vous avez d’autres projets à venir, qu’est-ce que vous avez prévu ?

Frédo : On part en tourné sur quelques dates par-ci par-là, mais l’année prochaine on fait un bal traditionnel occitan, on va emmener les gens dans d’autres styles, avec deux amis à nous.

Propos recueillis par Benjamin Haran

Anaïs Marie