Le Rock et la Guerre Froide, 1/4 : la naissance du Rock

Cet article est le premier d’une petite série se consacrant au même sujet, à savoir les relations entre le rock et la guerre froide. Comme tout écrit sur le rock ne peut se concevoir sans quelques illustrations sonores, des liens YouTube (en gras) renvoyant aux chansons auxquelles il est fait référence, sont dispersés ça et là et une petite liste de morceaux choisis vous attend à la fin de l’article.

Le 5 Juin 1956 dans le Milton Berle Show, une émission américaine, Elvis Presley joue Hound Dog et danse en se déhanchant le bassin, imitant ainsi l’acte sexuel. «Scandale! Outrage! » font les parents et la société conservatrice, « Génial ! Ça tue ! » font leurs enfants. Si l’aspect transgressif du geste peut aujourd’hui prêter à sourire, cet événement peut être considéré comme une sorte de big bang du rock (bien sûr c’est tout à fait discutable, le genre n’ayant pas vraiment de date de naissance officielle) dans la mesure où il contribue largement à le faire entrer dans la culture populaire – et commerciale. En effet, Elvis Presley à l’immense avantage d’être, contrairement à ses confrères musiciens, blanc. Or un blanc qui joue du rock ‘n’ roll, ça choque certes, mais ça passe mieux auprès du grand public et ça représente donc un potentiel commercial bien plus conséquent. Elvis Presley d’ailleurs, en passant de « Elvis le Pelvis » au rockeur raisonnable qui rassure les parents, qui effectue sagement son service militaire et serre la main de Nixon, représente bien toute l’ambiguïté du rock, entre transgression et récupération. Le genre n’échappe pas à l’histoire de son temps, et ce temps il se trouve qu’il est profondément marqué par ce conflit idéologique qu’est la Guerre Froide.

Pour les deux trois qui suivent pas au fond, une petite piqûre de rappel : la Guerre froide est la confrontation des E.U et de l’URSS au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Celle-ci mobilise toutes les ressources de l’idéologie, de la propagande, et d’influence culturelle indirecte que constitue le soft power, dont le rock en tant que genre musical né aux Etats-Unis, fait partie intégrante. De fait, la guerre froide fut aussi un phénomène culturel : c’était avant tout une guerre idéologique qui a fait de la maîtrise et l’usage de la culture des enjeux prioritaires dans les deux camps. Le contrôle exercé sur l’art et la pensée par les gouvernements et leurs services fut déclaré et brutal à l’Est, et, quoique plus subtil, bien réel à l’Ouest ; toute position intermédiaire ou nuancée étant perçue comme une marque d’allégeance au camp adverse (vous avez dit Chasse aux sorcières ?).

C’est dans ce cadre que le rock’n’roll, venu comme le Jazz des E.U, va d’une part faire face à l’hostilité aux différentes sociétés des deux camps, cristalliser les tensions générées par le contexte de la guerre, et puissamment contribuer à l’américanisation au moins superficielle du monde d’autre part. Si le Jazz a connu son âge d’or dans l’entre-deux-guerres, l’après-Seconde Guerre mondiale est le temps du Rock’n’roll.

le rock et la guerre froide 1 texte

Le cadre est posé, maintenant il est l’heure de se pencher de près sur la naissance de la contre-culture qu’est le rock.

Le rock ‘n’ roll comme contre culture transgressive, la naissance du rock.

Les valeurs véhiculées par le rock sortent du manichéisme idéologique de la guerre froide avec une remise en question du système de valeurs puritaines qui baignent les Etats-Unis. Celui-ci est d’autant plus contraignant à l’heure où l’anti-communisme imprègne de plus en plus la société américaine. Le rock va également, malgré certaines illusions fantasmées qu’il peut entretenir à leur égard, à l’encontre des valeurs communistes telles qu’elles sont établies par l’URSS, de par son attachement à des valeurs libertaires et hédonistes.

Le rock n’ roll descend du jazz, de la country et surtout du rythm and blues, essentiellement joué par des noirs, et à l’heure de la ségrégation il est cantonné à une musique « sauvage », racialisée (elle est appelée de la « musique de Noirs » par la société conservatrice) mais cela n’empêche pas une popularité croissante auprès des jeunes. Celle-ci se développe notamment à travers le cinéma comme avec le film « Graines de Violence » écornant la société américaine, les failles de son éducation et son racisme. Le film est un des premiers à inclure de la musique rock avec sa chanson titre, Rock Around The Clock de Bill Haley and The Comets. La jeunesse est attirée par la rupture que cette musique représente avec le puritanisme régnant aux Etats-Unis, les chansons jouant sur une posture agressive comme sensuelle (avec des métaphores sexuelles à peine voilées). Le genre prend alors une posture de rebelle, d’indépendant que ce soit vrai ou seulement en apparence (cf. Elvis Presley). S’il inquiète alors la société conservatrice il est à la grande satisfaction de celle-ci sur le déclin fin des années 50, considéré alors comme un effet de mode passager. C’est au début des sixties qu’il se renouvelle et prend toute son ampleur transgressive de contre culture en offrant une alternative à l’American Way of Life. Le rock, en fusionnant avec le folk dont le messie involontaire est Bob Dylan, évolue de concert avec la naissance du mouvement hippie. Celui-ci, fortement influencé par l’oeuvre des héros de la Beat Generation (mouvement littéraire dont les têtes de proues sont Burroug, Ginsberg et Kerouac) met en exergue la consommation récréative de drogue douce, des modes de pensée alternatifs (principalement inspirés des philosophies orientales), un rejet intense du consumérisme et du conformisme, et la liberté sexuelle. Un des temps forts du mouvement hippie est le Summer Of Love de 1967 à San Francisco qui contribue largement à diffuser les idées du mouvement. « San Francisco (Be Sure To Wear Flowers In Your Head) » de Scott Mc Kenzie est écrite à l’occasion et devient un hymne hippie et un tube à succès (que vous ne manquerez pas de reconnaître même si vous êtes profanes en la matière). Y sont mis en avant des idéaux d’amour libre, de paix, de refus de l’autorité et de consommation de psychotropes (au Golden Park la nourriture comme les drogues étaient gratuites).

Cependant si par ses valeurs alternatives il remet en question le manichéisme, la bipolarité idéologique que voudrait imposer la société conservatrice américaine, le rock s’opposera également frontalement et explicitement aux logiques militaristes des Etats-Unis de la Guerre froide.

Prochain épisode: Le rock et la dissidence frontale.

 

– Rock ‘n’ roll

Rock Around The Clock 1954 Bill Haley And His Comets

Tutti Frutti 1955 Little Richard

Blue Suede shoes 1955 Carl Perkins

Be Bop A Lula 1956 Gene Vincent

Roll Over Beethoven 1956 Chuck Berry

Great Balls Of Fire 1957 Jerry Lee Lewis

– Rock hippie partie 1

California dreamin 1965 The Mamas and The Papas

Daydream 1966 The Lovin’ Spoonful

Somebody To Love 1967 Jefferson Airplane

San Francisco (Be Sure To Wear Flowers In Your Head) 1967

Happy Together 1967 The Turtles

Maël Rock

 

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