Billet d’humeur : l’hypocrisie REP+

Le Halo Magazine, Charlène Lemasson

Je travaille dans un collège REP+. Voilà, c’est dit, le pavé est jeté dans la marre, le bébé précipité dans la gueule du loup et tous vos souffles suspendus. Ne t’inquiète pas, je te vois, toi, dans le fond, avec tes gros yeux globuleux, qui ne comprends pas bien de quoi nous allons parler.

Alors je me permets une petite remise à niveau. Les REP+, collèges comme lycées, sont l’équivalent de nos anciennes ZEP, autrement dit, des établissements pour gamins des quartiers si je grossis le trait. Dans les faits, ces réseaux d’éducation prioritaire entrent dans le cadre des politiques de la ville, et brassent quantités de financements pour permettre à ces élèves, dits difficiles, d’avoir les mêmes chances que les autres. Des collèges basés sur le fonctionnement du plus donc, tu l’as compris. Plus difficiles, plus violents, plus problématiques, plus désœuvrés. Mais aussi plus d’argent, plus de personnel, plus de sorties pédagogiques, plus d’attention, plus, plus, plus ! Mais, encore et surtout, plus de langues de bois, plus de politiquement correct. Le politiquement correct, ou ce qui fait couler le navire avant de l’avoir mis à l’eau. Une énorme langue de bois avec qui, crois moi, tu n’as pas envie de tester le French kiss, d’ailleurs ça m’a bien l’air d’être la French touch de bon nombre de projets.

Parce qu’en vrai, c’est tellement plus amusant de servir des repas entièrement composés de porcs dans une cantine où environ 75 % des usagers se le voient interdit. De faire cours sur des figures de style ou des fonctions, à une classe composée, pour un tiers, d’illettrés n’ayant ni la conscience des mots, ni celle des chiffres. Ou encore, de nier l’histoire liée et pas toujours glorieuse de la France et du Maghreb. Ce négationnisme identitaire qui replie nos élèves dans l’adoration d’un pays qu’ils ne connaissent, pour la plupart, qu’à travers les récits de leurs grands-parents. Si beau pays de Cocagne. Comment se sentir Français, quand une grande partie de ce que l’on nous inculque à la maison est nié, voire déconstruit, à l’extérieur. Quand on nous assène à longueur de journée que bon, quand même, être musulman c’est sympa, mais un peu plus loin de la France. Tout est bon dans le cochon, voyons. Je pense que j’ai été oubliée dans le listing du mail de l’éducation national, lorsqu’ils ont fait de la double identité, un ennemi. Va savoir, ce devait être une de mes 14 semaines de vacances à ce moment là, à moins qu’ils soient dans mes 468 mails non lus. Oups.

Le politiquement correct qui se cache derrière une laïcité détournée, aseptisée, administrée de loin, nous interdisant les solutions de fond. Le politiquement correct qui s’étonne du repli identitaire, vraiment ? La leçon n’a visiblement pas bien était tirée du côté de l’éducation nationale ; par contre la corde, elle…

Alors qu’à présent, on a mis un lieu sur un type de population, une culture et une religion, au lieu d’en faire une faiblesse, n’avons nous pas les clefs nécessaires pour enfin en faire une force. Au lieu de pointer du doigt, on ne pourrait pas plutôt se mettre en marche. Lestés toujours et encore du poids des statistiques, aux 70 % de réussite au brevet, alors qu’elle s’élève, selon les chiffres du LCI, à presque 90 % à l’échelle nationale. Ces statistiques qui nous interdisent une orientation intelligente et nécessaire, vers des filières professionnelles dès la 4e, et qui accélèrent les conseils de discipline concernant des 3e, avec, comme verdict, l’exclusion définitive à partir de mars. Nos sacrifiés aux bancs publics, pardon, aux chaises des blocs. « Ahmed, le conseil de discipline a décidé, à l’unanimité, de vous éliminer, et leur sentence est irrévocable. » Je ne parlerai pas du taux d’illettrisme, absolument exorbitant, ou du nombre d’enfants aux troubles non décelés, non compris, et non pris en charge, à cause de places trop limitées dans des structures adaptées.

Comment faire comprendre à des enfants qu’ils ont leur place à l’école, quand, à un moment plus ou moins lointain, ils se prendront de volte face, le mur du système ? De toute manière, une minorité d’entre eux trouveront leur place dans les quotas d’élèves REP+ imposés aux lycées. Et oui, on parle de proportions, de quotas, de statistiques et de pourcentages, autant de briques qui s’ajoutent à notre joli mur. Avoue, toi aussi tu aurais du mieux suivre tes cours de math. Les REP+ brassent de l’air en tentant, non pas de les rendre respirables, mais juste en tentant d’éviter l’asphyxie. Le souffle leur manque. Est-il si compliqué d’écouter ? Je plaide coupable, moi aussi j’ai les oreilles qui bourdonnent à l’heure de la récré, mais, pourtant, celles de M. Blanquer ne manquent pas de panache. Alors bon, oui, ça va en délier des langues et cracher de l’encre si l’on met en place des menus adaptés, des classes de niveau, ou des prises en charge suivies, mais peut-être serait-ce le moyen de mieux regarder vers l’avenir.

J’aurais aimé écrire cet article avec humour, avec amour aussi. Car avec tout ce que m’apportent ces enfants, crois moi, j’en ai à revendre. Des bouquets de sourires et de rires à chaque instant. Ils sont aussi notre futur ; ils sont beaux, ils sont riches de cultures, d’envies, de solidarités. Donnons leur une voix. Rendons leur leurs rêves. Viens, on leur laisse vraiment leur chance.

Brise Glace