« Nous nous substituons parce qu’il le faut » : l’histoire de bénévoles qui aident les migrants

Depuis quelques années, de plus en plus de migrants arrivent à Ouistreham, ville portuaire proche de Caen. Ces migrants ont souvent un objectif une fois arrivés à cette étape : l’Angleterre, leur eldorado. Toutefois, cet objectif est bien compliqué à atteindre. D’autant plus que les nombreuses surveillances et patrouilles policières leur font obstacle. En attendant, les migrants, souvent jeunes, voire très jeunes (entre 14 et 30 ans), vagabondent dans les rues de Ouistreham et tentent de survivre avec très peu de moyens. Cette présence divise à Ouistreham. Elle en agace beaucoup et en interpelle certains. Aucun dispositif n’est mis en place par les élus locaux de la ville pour leur permettre une vie ou une survie plus digne. Cette absence de moyens mis en place pour leur bon accueil alarme quelques habitants. Beaucoup, dans un élan d’humanité, se substituent aux pouvoirs locaux. C’en est la devise du CAMO, collectif d’aide aux migrants Ouistrehamais « Nous nous substituons parce qu’il le faut », mais aussi d’habitants des alentours qui s’organisent ensemble ou individuellement pour offrir à ces jeunes le meilleur accueil possible.

Nous avons interviewé, parmi ceux-ci, une personne qui héberge des migrants et elle nous a raconté son histoire.

(Pour des raisons d’anonymat, son nom ne figure pas dans l’article)

Son histoire

Le Halo Magazine : Quel fut votre déclic ?

Interviewée : D’abord quand j’allais a Ouistreham, je les voyais tout le temps ; à ce moment là je faisais une pièce de théâtre sur les migrants. Et puis un soir, je suis aussi allée voir une pièce qui parlait de ça ; et j’étais avec mon ami et on avait marre de voir des choses intellectuelles là dessus. On est ressortis et on s’est dit : « on va en chercher, fini d’en parler, on va agir. » Et puis là ça a été une très jolie aventure ! Les débuts ont été très forts parce que voilà, il était onze heure du soir, donc on s’est dit qu’ils allaient peut être avoir peur… On s’est arrêtés et ils étaient quatre. Comme il y avait eu une manif l’après midi, je leur ai expliqué qu’on y était et qu’on était de leur côté. On leur a proposé deux places chez nous donc ils se sont concertés d’une façon très gentille, pour savoir lequel était le plus fatigué. C’était les vacances, alors Saïd et Amir sont d’abord venus. On a tenté de se comprendre, en parlant anglais. Cette soirée a laissée une trace. On a échangé nos numéros et après on y pensait encore plus parce que ce ne sont plus des migrants, ce sont Saïd et Amir. Je leur ai téléphoné pour qu’ils reviennent et donc, aux vacances de Noël avec mes enfants, Sadam les a rejoint et ils étaient là pratiquement tous les jours vu le froid de l’hiver. Ça devenait difficile de faire la part des choses même s’il le fallait, ça restait leur histoire. Saïd est ensuite parti à Lille donc ils l’ont remplacé par Yaya. A la fin de ces vacances, je me suis dit que ça ne pouvait plus se passer comme ça.

LHM : Qu’est-ce que cela vous a apporté sur le plan humain ?

I : Ça a été des moments très forts car on partageait beaucoup ensemble, on jouait aux dominos ensemble, aux cartes, on faisait des dessins ; ça m’a apporté autant que ça leur en a apporté. Ça a été d’une richesse extrême ! Après on s’est dit qu’on n’allait pas pouvoir les avoir tous les trois, tous les jours, c’est pas possible. Mais c’était pas non plus possible de leur dire de retourner à la rue, il y a avait tellement de liens. Alors après, on a cherché deux autres familles qui pouvaient les accueillir. Donc, depuis début janvier, ils ont tourné dans nos trois familles pour tenir l’hiver. En février, Sadam est passé en Angleterre, donc là ça a été la grosse fête !

LHM : Quelles ont été les réactions de votre entourage ?

I : D’abord, je me suis rapprochée des gens qui étaient plus dans ma façon de faire, sinon c’est très difficile. Autrement, je me fichais complètement des voisins, rien à faire ! Et puis, je le cris pas sur les toits non plus. Ensuite, quand des gens qui hésitaient à faire la même chose que moi me demandaient des conseils, je leur disais que c’était très simple d’accueillir des migrants chez soi. (…) Les mauvaises réactions ne sont que de la bêtise, de la peur et du manque d’information. On nous fait croire que l’on est dans l’incapacité de les accueillir, alors que c’est faux, mais on joue sur la peur de l’inconnu. On est dans la capacité, en effet, de les accueillir.

LHM : En quoi c’est simple ?

I : C’est très simple d’accueillir parce qu’ils sont très gentils, polis, souriants et à l’écoute, et ce, même s’ils ont eu une journée et un parcours beaucoup plus difficile que le notre. Par exemple, quand ils viennent chez moi, ils enlèvent leurs chaussures, ils rient et puis ils font la vaisselle. Vu la difficulté de leur vie et leur jeunesse, c’est une sacrée leçon de vie. Toutefois, je ne sais pas si je continuerai à en héberger d’autres l’année prochaine, mais avec ceux que j’ai actuellement j’irai au bout. Sinon, j’aiderai d’une autre façon.

Leur histoire

LHM : D’ou viennent ces migrants ?

I : Ils viennent principalement de la région du Darfour, à l’ouest du Soudan. Il y a un génocide là-bas. Ils fuient des atrocités. Un des migrants que je connais était paysan, il a vu son village entier se faire massacrer par des milices. Ils n’ont d’ailleurs plus l’espoir, je pense, d’y retourner. Et s’ils y retournent maintenant, ils seront torturés et mourront sans doute très vite.

LHM : Nous n’avons vu que des hommes, pourquoi ?

I : Il y a principalement des hommes. On se posait la question et c’est un enfant qui leur a demandé. Ils lui ont répondu que le voyage était très très dur pour les femmes et trop dangereux. Un d’eux a par exemple perdu son frère pendant le périple.

LHM : Quels moyens ont ils trouvé pour partir ?

I : Je ne sais pas l’histoire de tout le monde. Pas mal sont passés d’abord en Lybie, ils ont été dans des camps de réfugiés. Eux ils parlent de prison, je ne sais pas vraiment si c’est ça. Il y en a un, Amir par exemple, on lui a dit qu’il pouvait sortir du camp, sous réserve d’un travail domestique. On lui a dit : « Je ne te donne pas d’argent mais je paye ton passeur ». De Lybie il est allé en Italie. Ils ont traversé sur un bateau pneumatique, ils étaient 160 dessus. En Italie on a pris leur empreinte digitale. C’est là-bas qu’ils doivent d’ailleurs faire leur demande d’asile d’après les accords de Dublin.

Les accords de Dublin III sont un accord européen datant de 2013 qui veut que le pays dans lequel le migrant arrive et donne ses empreintes digitales, se charge de la demande d’asile. Ainsi, les migrants se trouvant en France, qui sont arrivés par l’Italie et y ayant laissés leurs empreintes, doivent faire leur demande là-bas, s’ils le veulent. Le rejet de la demande est très fréquent. La tendance politique actuelle laisse supposer qu’il sera de plus en plus compliqué pour les migrants d’obtenir ce nouveau statut. Cependant, selon un avocat de France terre d’asile, si un jeune migrant fait sa demande au bout d’un an, la France se doit de lui fournir une protection subsidiaire et ce, même si le pays dans lequel le migrant a donné ses empreintes refuse sa demande. La France doit prendre en compte la situation critique dans le pays d’origine du demandeur d’asile.

LHM : Vous avez parlé tout à l’heure du départ de Sadam en Angleterre, savez-vous comment ça se passe pour lui maintenant ?

I : On se téléphone souvent et ça se passe bien, il a un appartement, un peu d’argent et il est logé. Il est libre, quoi ! C’est difficile de savoir comment il est logé mais ça doit être une sorte de foyer. Il peut s’acheter des choses, il a des cours d’anglais… Mais bon, ce qui se passera après moi j’en sais rien.

LHM : Est-ce que ça vous effraie de possiblement découvrir, un jour, qu’il existe des camps de migrants en France dont on nous aurait caché l’existence et que l’horreur qu’ils ont vécu auparavant pourrait continuer ici ?

I : Oui, d’ailleurs ça me rappelle la fois où les forces de l’ordre sont descendues dans la forêt de Ouistreham pour y trouver des migrants. Ils les ont séparés en deux groupes : les adultes d’un côté, les jeunes de l’autre. Ensuite, il ont emmené les adultes dans un camp de réfugiés à Missy et depuis, il y en a que l’on n’a jamais revu. Ça amène à se poser des questions, oui.

LHM : Est-ce qu’ils suivent l’actualité ? Si oui, qu’ont ils pensé de l’histoire de Mamadou Gassama ?

I : Oui, ils sont souvent à la recherche d’informations sur l’état de leur pays. Et au delà de ça, ils adorent suivre tout type d’actualité. Et pour Mamadou Gassama (rires), ils ont dit qu’à présent ils lèveraient tout le temps la tête en marchant.

Le vrai du faux

LHM : Avez-vous le droit de les héberger ou risquez-vous quelque chose, car on parle beaucoup du délit de solidarité ?

I : Oui, on a le droit de les héberger (pas les mineurs), même si c’est pas clair car on doit secours à quelqu’un, mais on n’a pas le droit de les avoir dans sa voiture, mais moi j’ai presque jamais eu de problèmes. En fait, on peut être pris pour un passeur. En soit, tout le monde peut héberger sans problème.

LHM : Est-ce que Ouistreham peut être considéré comme une jungle, comme Calais par exemple ?

I : Non, quand même pas, même s’il y a 200 migrants. Quand on se promène à Ouistreham on ne peut pas les oublier. Il y a des heures où on les voit plus que d’autres, en fonction des départs de ferry.

LHM : Est-ce qu’il y a des terrains fournis par la municipalité pour les distributions du CAMO ?

I : Non, on est sur un parking de la municipalité mais qui n’a pas été fourni par elle, mais un jour ou l’autre on pourrait ne plus y avoir accès. Par exemple, c’est déjà le deuxième terrain que nous utilisons car le premier a été grillagé par la mairie.

La solidarité en héritage

Au cour de la discussion, notre hôte nous a parlé d’un changement uniquement possible par la connaissance de ce qu’il se passe dans le monde, une connaissance qui peut être transmise à l’école, dans les cercles familiaux ou dans tout type d’événement collectif. Remplacer la peur par la découverte positive de l’autre en est l’objectif principal.

LHM : Est ce que l’entraide telle que vous la connaissez à Ouistreham dépasse les clivages politiques ?

I : Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui n’ont pas forcément les mêmes idées politiques mais qui ont beaucoup d’humanité. Pas que des gens de gauche. Même si ça semble être une majorité, c’est pas ce qui prime. Et de tous milieux sociaux. Ils ont eu mal de voir ces jeunes là dans la rue et ils ont réagi. La solidarité c’est humain.

Le mot de la fin

LHM : Dans ce cas, que diriez-vous pour convaincre quelqu’un d’accueillir des migrants chez lui?

I : Que c’est purement humain, que ce qu’il se passe au niveau politique, moi, ça ne me plaît pas du tout. Ça pourrait être autrement, c’est comme un devoir civique, un devoir humain. C’est quelque chose de facile et de très enrichissant pour soi. Il ne faut pas avoir peur car on ne risque rien. Si… je me suis faite arrêtée plusieurs fois par des policiers, mais qu’est-ce que je risque au fond ? Les forces de l’ordre m’ont faite peur, les migrants, non ! Aider c’est se mettre en contradiction avec les idées politiques du maire. La municipalité pense que ça va les inciter à rester à Ouistreham alors qu’en réalité, ça ne les empêchera pas de vouloir partir.

Nous avons mis fin à cette jolie rencontre en la remerciant pour son accueil et, sur ses conseils, nous nous sommes intéressées de plus près aux actions collectives organisées à Ouistreham. Dans un second temps, nous nous sommes rendues dans un des nombreux rassemblements du CAMO et nous avons rencontré Miguel, l’un des fondateurs. Ce collectif se compose de quatre branches censées fournir des repères hebdomadaires aux « copains », les migrants surnommés ainsi pour plus de fraternité.

La branche camododo, qui consiste à trouver des familles enclines à héberger, quelque jours, des copains.

La branche camosanté, qui consiste à délivrer les soins premiers, par des travailleurs de la santé bénévoles (bandages, vitamine D, médicaments, contenus dans un camion de pompier prêté par une autre association de Dieppe).

La branche camorepas, où chaque bénévole offre des denrées alimentaires, deux jours dans la semaine. Ce sont des moments conviviaux, à la fois pour les copains et pour les bénévoles.

La branche camovêtements, où un stock de vêtements provenant d’Emmaüs est distribué aux copains, plusieurs fois par semaine.

Une personne différente est à la tête de chaque branche, pour bien séparer et organiser l’action du collectif.

En plus de ces retrouvailles régulières, le CAMO, ainsi que d’autres associations, organisent des événements avec les copains, tels que des matchs de foot sur la plage. L’objectif étant de contrecarrer l’errance qui, d’après Miguel, les « rend fou. » Pour lui, « il n’y a rien de pire que d’errer sans objectif, là on leur pose un cadre. » D’autre part, c’est ce qui canalise les possibles dérives. Selon Miguel, le CAMO prend de plus en plus d’ampleur grâce à une grande sensibilisation, et ce à différentes échelles. C’est par exemple le cas du CRI, une mise en scène de bénévoles envoyant des selfies d’eux, la bouche ouverte, et qui est posée sur les grillages de la municipalité afin de dénoncer cette situation alarmante. Le CAMO a aussi participé au festival des solidarités, et aux États Généraux des Migrations. En bref, l’aide collective comme individuelle a permis de créer des liens, non seulement entre les bénévoles et les migrants, mais aussi entre les habitants de Ouistreham, eux-mêmes. Si le quotidien des migrants est très dur, l’entraide qui se développe sur la côte caennaise permet d’exercer son devoir civique et humain. Agir, puisqu’il le faut.

Clémentine Miquelot et Marthe Chalard-Malgorn

Sources:

https://eg-migrations.org

https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A8glement_Dublin_III

Intéressez par l’entraide ? collectifamo@gmail.com

Professionnel de la santé ? camosante@gmail.com

Famille accueillante à Ouistreham ? camododo@gmail.com

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