Lithopédion : voyage au centre de Damso

© Romain Garci

L’un des albums rap les plus attendus de l’année est sorti ce vendredi 15 juin 2018. Son auteur ? Le Belge Damso. Oui, Damso le misogyne, le vulgaire,  »C’lui qu’ta daronne traite de racaille ». Propulsé par son écriture sale, son univers sombre et profond et par Booba, le rappeur a sans doute acquis une notoriété auprès du grand public davantage par les critiques que par la musique (il devait en effet composer l’hymne du Mondial pour l’équipe de Belgique mais des associations féministes s’y sont vivement opposées poussant l’annulation de la diffusion du titre Humain). Lithopédion se veut pourtant être la suite d’Ipséité, son précédent album, dans la tentative de décrire son état psychologique, par rapport à la vie mais aussi par rapport au succès. C’est cette introspection rappée que nous proposons d’éclairer afin de dépasser les a priori sur le rap de Damso.

 »C’est rien d’bien méchant, il m’a juste traité d’nègre des champs, mais c’est rien d’bien méchant. » La violence est bien un des thèmes de l’album. Cette violence, c’est celle de la société. Damso énonce le racisme qu’il a connu lors de son arrivée en Belgique à l’âge de dix ans en quittant un Congo en guerre. Les paroles crues font écho à celles entendues et à ce qu’il a vécu jeune. Ensuite, l’hypocrisie, dans le morceau Baltringue notamment, où il dresse des portraits robots d’individus qui vivent selon les autres et se forcent à ne pas être eux. L’absence d’ipséité, c’est ce que remarque le rappeur. Les gens refusent ce qui fait leur singularité pour emprunter des conduites de vie semblables aux règles communes, rassurantes, même si elles ne les satisfont pas :  »La vie qu’t’as choisie n’est p’t-être pas la bonne / Tu vis par principe, tu ris mais t’es triste / Tu jouis sans plaisir, elle aime parce qu’elle insiste / La fille qu’t’as choisie n’est p’t-être pas la bonne ».

LE RÉCIT DE SES EXPÉRIENCES

L’absence, c’est aussi celle de ceux qui ne l’ont pas soutenu avant le succès et qui reviennent quand tout va mieux. Les opportunistes, les hypocrites et les racistes, sont ciblés dans les punchlines, mais pas les femmes. La vulgarité complexe qui ponctue les textes du rappeur semble bien loin des attaques de misogynie qui ont pu lui être faites. Quand Damso parle des femmes et d’amour, dans le morceau Perplexe par exemple, il imite une conversation entre lui et sa compagne et cherche à se dédouaner de son infidélité.  »C’est vrai, j’te trompe avec la bite / Mon cœur, lui, n’a d’yeux que pour toi / J’te d’mande ta main pour que je gicle / Mais bientôt, c’sera pour bague au doigt ». On peut trouver dans ses textes une pointe d’autodérision, l’impossibilité pour lui de faire un choix entre des désirs dissemblables :  »J’aime trop la femme pour en aimer qu’une : mon plus grand défaut ». Au delà de son rapport aux femmes, Damso adopte un style cru lorsqu’il y fait référence. Ce qui a pu choquer, mais il rappelle ceci dans le morceau NMI :  »Tellement d’ennemis, tellement d’ennemis / N’écoute pas c’qu’ils t’ont dit, j’n’écris que ce que je vis ». Il invite à prendre de la distance face aux accusations et face à la vulgarité qui caractérise ses sons. La vulgarité n’est pas toujours synonyme d’insulte. Ecouter et comprendre Damso, c’est dépasser le mot pour saisir le sens.

UN UNIVERS SOMBRE

L’absence s’associe à la mort. L’image du lithopédion en témoigne, celui d’un fœtus sans vie dans le ventre de sa mère car n’ayant pas grandi dans l’utérus. Un corps mort dans un corps en vie, voilà la sensation actuelle de Damso. Cette image accompagne le processus artistique. Le cannabis perpétue l’absence :  »Inconscient, ma conscience est euthanasiée », mais devient outil de création, quand sur Festival de Rêves, le rappeur explique avoir fumé pour créer une atmosphère particulière. L’absence, c’est aussi la volonté d’aller plus vite que la musique :  »Les jeunes d’aujourd’hui m’ont dit : / « Dems, on veut la montre, fuck le temps » / Pensant qu’le temps cours après la montre / Sauf que les aiguilles s’arrêtent avant ». La fuite du temps est développée dans 60 années alors que Damso, père d’une petite fille, a peur de passer à côté des moments de vie, d’oublier de vivre ou d’éliminer les bons souvenirs.  »Le temps passe vite mais qu’on oublie rien de c’qu’on a raté ». La mort ne semble pourtant pas lui faire peur et le Belge en joue avec la confusion entre le paradis religieux et une forte jouissance terrestre dans Aux Paradis :  »J’ai tout fait dans sa gorge, elle s’étouffait / En m’regardant lui dire de n’pas tousser / J’suis un enculé, c’est pour ça que j’irai’ / Aux Paradis ».

Lithopédion, c’est aussi une alternance entre des ambiances ténébreuses et des mélodies plus légères. Ces dernières ne l’empêchent cependant pas de perdre son style ou d’évoquer des thèmes sérieux. Le morceau Julien semble celui au message le plus fort. Damso devient narrateur de la vie ordinaire d’un individu pédophile et se questionne sur les causes et le traitement de cette déviance :  »Enfermé par les dogmes et code sociétal / Cloisonné par l’effort d’être ce qu’il n’est pas / Amour autoritaire aux sentiments effacés / Aimant dépuceler fillette pré-pubère ». Sans chercher à justifier ce comportement, le rappeur aborde un sujet plutôt absent des textes de rap et de chanson française de façon générale. Il laisse entamer à l’auditeur une réflexion sur les raisons de la pédophilie, rejetée par tous mais comprise par personne :  »Incompris mais comprend qu’on n’pourra le comprendre / insomnies récurrentes, pense à c’que les gens pensent / Julien vit ses vices et sévit sans se faire prendre / Julien crise, crie et s’écrie pour s’faire entendre ». Cet OVNI musical aura peut-être une postérité importante et ajoute une corde à l’arc du rap, celle d’attirer l’attention sur les vices et problèmes de notre monde proche :  »Julien c’est ton voisin, Julien c’est ton mari / Julien c’est sûrement l’autre, Julien c’est sûrement lui ».

Loin d’avoir fait le tour de l’album, Lithopédion s’avère être d’une richesse thématique autant que stylistique rare. Damso semble dresser le constat d’un monde où le comportement social prend le pas sur le caractère personnel et les déviances que cela génère. Il laisse ainsi des interrogations sur ce qui fait notre identité propre, ce qui nous caractérise :  »Qui sommes nous vraiment quand on l’est pas vraiment ? » Nous ne pouvons que vous inciter fortement à prêter les deux oreilles à ce travail méticuleux qui comporte des tas de subtilités dans l’écriture, au point qu’une simple écoute pourrait ne pas suffire pour tout cerner. Cette complexité semble alors être l’ipséité du rap de Damso, éloigné des critiques populaires qui ont pu lui être faites.

Milan Derrien

Damso, Lithopédion, 92i/Capitol Music France

Retrouvez les détails de la création de l’album dans  »Au cœur du Lithopédion » : https://www.youtube.com/watch?v=0oT-AHxHLOw