La politique de Trump face à l’immigration

Les États-Unis se sont construits grâce à l’immigration, d’abord européenne, sans laquelle le pays n’aurait pas la puissance qu’on lui connaît aujourd’hui. Mais cette expansion s’est faite au détriment des populations locales présentes sur le territoire bien avant l’arrivée des colons, ainsi qu’au détriment des populations noires importées de force et réduites en esclavage. Les États-Unis ont donc un lourd passé avec l’immigration, alors que la politique actuelle du pays tend au contraire à empêcher au maximum cette immigration.

Le lancement de la politique « tolérance zéro »

Depuis l’élection de Donald Trump à la tête des États-Unis, la politique du pays par rapport à l’immigration s’est beaucoup durcie, avec des mesures radicales qui ont secoué le monde entier. On pense par exemple au muslim ban qui, en janvier 2017 interdisait temporairement l’entrée sur le territoire américain aux ressortissants de six pays musulmans (Syrie, Libye, Iran, Soudan, Somalie et Yémen), ainsi qu’aux réfugiés du monde entier. Cette interdiction temporaire est ensuite devenue, en juin dernier, permanente pour tous ces pays excepté le Soudan. Les centres de détention se multiplient, les organisations de défense des droits humains dénoncent des conditions de vie très difficiles. Depuis l’arrivée au pouvoir de Trump, deux fois plus de migrants sont morts dans le désert de l’Arizona.

Le 7 mai 2018, le gouvernement Trump lançait la politique tolérance zéro, franchissant un nouveau cap dans la répression de l’immigration. Désormais, les clandestins arrêtés sont systématiquement inculpés pour entrée illégale avant même de pouvoir déposer une demande d’asile. Jeff Sessions, procureur général et ministre de la Justice, déclarait ainsi en juin : « On ne peut donner l’immunité à des gens qui amènent avec eux des enfants, de manière imprudente et illégale. Beaucoup d’entre eux n’ont pas du tout de raisons légitimes de venir ».

L’une des premières conséquences de la zero tolerance policy est la séparation des familles. On compte environ 2000 enfants à avoir été séparés de leurs parents entre les 19 avril et 30 mai derniers. Ils sont placés dans des centres spécialisés pour mineurs, parfois détenus dans des cages en fer dont les images ont choqué l’opinion publique au début de l’été. Les adultes sont détenus dans des prisons fédérales. En juin, face à la polémique, le gouvernement Trump a voté un nouveau décret interdisant la séparation des familles. Pour autant, les enfants déjà séparés de leurs parents ne les ont pour la plupart pas encore retrouvés, et il est impossible de dire quand (et si) ils les retrouveront.

Quant aux rares enfants ayant été réunis avec leur famille, le traumatisme de la séparation était tel qu’ils ont eu beaucoup de difficultés à reconnaître leurs parents. Un article du New-York Times datant du 10 juillet en rapporte quelques exemples : Mirce Alba Lopez explique que son fils Ederson, âgé de 3 ans, ne l’a pas reconnu. Une autre femme, Milka Pablo, raconte que sa fille Darly, de 3 ans également, n’a pas cessé de pleurer et de réclamer l’assistante sociale qui s’occupait d’elle dans l’asile où elle vivait depuis la séparation d’avec sa mère. Ces enfants sont déjà marqués par les conditions de vie difficiles qu’ils avaient dans leur pays d’origine (pauvreté, violence), et par leur voyage jusqu’à la frontière mexico-américaine. Le terrain est donc propice au développement d’autres traumatismes, provoqués par exemple par une séparation brutale avec les parents. Ces derniers représentent pour eux la stabilité et la sécurité. Leur enlever, c’est les faire se sentir en danger et seuls au monde. L’American Academy of Pediatrics a fait paraître une lettre dans laquelle les pédiatres dénoncent les conséquences d’un tel traumatisme : « Ce genre d’expérience hautement stressante peut perturber le développement cérébral de l’enfant. L’exposition prolongée à un grand stress — appelé stress toxique — peut avoir des conséquences sur la santé d’une personne tout au long de sa vie [anxiété, dépression, méfiance, instabilité]. »

Lutter contre l’immigration pour lutter contre le terrorisme ?

Tout cela s’inscrit dans une volonté de lutter contre le terrorisme, depuis la tragédie du 11 septembre 2001. C’est ce qui permet au gouvernement américain de justifier sa politique migratoire « tolérance zéro ». Pourtant, est-ce vraiment efficace de combattre l’immigration pour lutter contre le terrorisme ? L’analyse de Tricia Bacon, en juin 2018, pour le Washington Post, semble dire le contraire. En janvier dernier, le Department of Homeland Security (Département de la Sécurité Intérieure) publiait un rapport sur le terrorisme affirmant que 75% des individus condamnés pour des faits de terrorisme international étaient nés à l’étranger. Or Tricia Bacon explique dans son article que le rapport était largement faussé, car ne prenant pas en compte l’ensemble des actes terroristes touchant le territoire américain. Il inclut également des individus qui ont été amenés sur le territoire américain pour assister à leur procès. Cela signifie qu’ils ne résidaient pas sur le territoire américain lorsqu’ils ont commis ces crimes terroristes, et qu’ils n’ont donc aucun lien avec l’immigration.

De plus, le rapport ne prend pas en compte les analyses des experts de la Sécurité Intérieure qui démontrent que la plupart des terroristes nés à l’étranger se sont radicalisés bien après leur arrivée aux États-Unis. Tricia Bacon cite également une analyse de la Faculté de droit de Fordham sur les attaques de l’État Islamique, qui indique que la plupart de ces attaques sont perpétrées par des citoyens américains nés aux États-Unis. Par ailleurs, il n’existe aucune preuve de la corrélation entre l’immigration illégale et le terrorisme. Tricia Bacon va jusqu’à affirmer que traverser la frontière illégalement est tellement dangereux et peu fiable que les organisations terroristes utilisent d’autres moyens pour entrer sur le territoire américain.

L’immigration, source de violence ?

Quant à la corrélation entre crimes et immigration, que Trump met beaucoup en avant avec la violence des gangs, rien ne l’affirme non plus. Une étude de l’American Society of Criminology, publiée en mai 2018, constate que l’immigration illégale n’augmente pas le pourcentage de crimes violents. Par exemple au Texas, seulement 4,6% des personnes incarcérées sont en situation irrégulière, soit moins de 10 000 individus, alors que la population texane compte plus de 1,7 millions d’immigrés clandestins.

La politique de tolérance zéro que défend Trump a d’autre part pour but de stopper l’entrée dans le pays des groupes criminels organisés, insistant sur le cas de MS-13, un gang aux 70 000 membres sévissant sur tout le continent américain, et réputé pour être particulièrement violent. Mais là encore, il n’est pas certain que cette politique de tolérance zéro soit efficace contre les gangs, compte tenu du fait qu’entre 2014 et 2017, seulement 1% des immigrés clandestins arrêtés à la frontière entre le Mexique et les États-Unis était affilié à des gangs. La plupart des personnes traversant illégalement la frontière fuient en fait la violence de ces mêmes gangs présents dans toute l’Amérique centrale.

La fin des Temporary Protected Status (TPS)

Une autre mesure importante prise par le gouvernement Trump vis-à-vis de l’immigration, est la fin des temporary protected status (TPS) pour la plupart des pays qui étaient concernés par ces mesures. Ces statuts de protection temporaire bénéficient aux ressortissants de pays qui connaissent un bouleversement temporaire (conflit armé, catastrophe naturelle) qui met leur vie en danger. Il est donc impossible pour eux de retourner dans leur pays sans mettre leur vie en danger. Ce statut autorise alors ces personnes à rester aux États-Unis, à y vivre et à y travailler de façon temporaire.

Actuellement, 10 pays sont concernés par ce statut temporaire aux États-Unis : Le Salvador, suite aux tremblements de terre de 2001, Haïti pour le tremblement de terre de 2010, Le Honduras et le Nicaragua à cause de l’ouragan Mitch, le Népal suite au violent tremblement de terre de 2015, ainsi que la Syrie, la Somalie, le Yémen et le Soudan pour cause de guerre civile et conflit armé. Le gouvernement Trump a décidé de mettre fin à ces statuts, excepté pour la Somalie, la Syrie et le Yémen. Pourtant, les pays concernés par la fin des TPS ne sont pas totalement remis des événements qui avaient conduit à la création de ces statuts temporaires, et il serait donc dangereux pour les ressortissants des différents pays concernés d’y retourner. Cela va à l’encontre de l’Immigration Act de 1990 qui avait instauré les TPS. Cette loi stipulait que les TPS permettraient à leurs bénéficiaires de vivre légalement aux États-Unis jusqu’à ce que ce ne soit plus dangereux de faire le voyage retour et de s’installer de nouveau dans leur pays d’origine. C’est loin d’être le cas pour tous les pays concernés par la décision de Trump. Par exemple, le Salvador et le Honduras sont classés par l’ONU et l’OMS comme les pays les plus dangereux de la planète, hors zone de conflit. Emilie Veyssié, dans son article du 15 juin 2017 pour Libération, rapporte le témoignage d’un Hondurien de 17 ans à Amnesty International : « A côté de chez moi, on retrouve souvent des corps dans la rue, les gens sont tués par balles. Même si je le voulais, je ne pourrais pas rentrer dans mon pays. » Geneviève Garrigos, responsable Amériques pour Amnesty France, dénonce la politique des États-Unis, qui « refusent de prendre en considération la demande de protection des personnes, les arrêtent et les renvoient dans leur pays, où leur vie est menacée. »

La fin des TPS signifie aussi que toutes les personnes ayant construit leur vie aux États-Unis, et ayant notamment fondé une famille, se retrouvent face à un choix très difficile : emmener leurs enfants avec eux, et mettre leurs vies en danger, ou bien les laisser seuls aux États-Unis, alors qu’ils n’ont parfois personne à qui les confier, sans savoir s’ils les reverront un jour.

L’argument principal du gouvernement Trump est que mettre fin aux TPS entraînera automatiquement une baisse de l’immigration illégale aux États-Unis. Or, une étude menée en juillet 2018 par David A. Leblang de l’université de Virginie, suggère au contraire une augmentation de l’immigration illégale. En effet, lorsqu’un ressortissant d’un pays à faible revenu émigre aux États-Unis, et qu’il bénéfice d’une protection légale et du droit de travailler, il peut envoyer de l’argent à sa famille restée dans son pays natal, et ainsi stabiliser les revenus de cette famille. Cela a pour conséquence de limiter l’arrivée d’autres membres de la même famille aux États-Unis, puisqu’ils n’ont pas besoin de rechercher la stabilisation financière ailleurs.

Le 17 août dernier une caravane pour le maintien des TPS est partie de Los Angeles, et elle traversera le pays pendant trois mois jusqu’à Washington DC. Cette procession est composée de différentes organisations luttant pour défendre les droits des immigrés, et de nombreux arrêts sont prévus tout au long du voyage pour faire témoigner les bénéficiaires des TPS, qui ont construit leur vie aux États-Unis depuis des années, voire des décennies. Cette initiative pleine d’espoir pourrait alors permettre d’apporter aux Américains une autre vision de l’immigration que celle que leur offrent les médias et le gouvernement de Donald Trump.

Angèle Grimaux

https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-nord/familles-separees-que-contient-le-decret-de-trump_2019176.html

https://www.huffingtonpost.fr/2018/06/18/des-enfants-migrants-separes-de-leurs-parents-et-places-dans-des-cages-par-ladministration-trump_a_23461772/

https://www.washingtonpost.com/news/monkey-cage/wp/2018/06/28/does-zero-tolerance-protect-the-u-s-from-terrorism-or-crime-lets-examine-the-evidence/?utm_term=.2d4a6e9f86ee

http://www.liberation.fr/planete/2017/06/15/amnesty-international-s-inquiete-des-politiques-migratoires-des-etats-unis-et-du-mexique_1576804

https://www.nbclosangeles.com/news/local/Caravan-of-TPS-Recipients-Departs-From-LA-491183911.html

https://www.sciencesetavenir.fr/sante/pour-les-enfants-migrants-separes-de-leurs-parents-un-traumatisme-de-plus_125159

https://www.aap.org/en-us/about-the-aap/aap-press-room/Pages/AAPStatementOpposingBorderSecurityandImmigrationReformAct.aspx

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