Pourquoi l’Aquarius n’est-il toujours pas en mer ?

© Roberta Basile - IPA AGENCY

« Je me suis contenté de faire mon travail et de ne pas me mêler de politique. Sauf que désormais ce ne sont plus seulement le vent et les vagues qui tuent les gens ici, mais la politique et ceux qui la font… » C’est là la tendance politique de ces derniers mois vis-à-vis de l’Aquarius, résumée par Nick Romaniuk, coordinateur des opérations de recherche et sauvetage à bord du navire, dans son témoignage du 9 octobre sur le site de SOS Méditerranée.

La situation depuis août

L’Aquarius est depuis 2016 utilisé par l’association SOS Méditerranée pour secourir les migrants en mer Méditerranée, et est principalement financé par des dons privés. Si SOS Méditerranée dirige les opérations de sauvetage en mer, c’est Médecins sans frontières qui est chargé de soigner les migrants une fois qu’ils sont à bord du navire. Jusqu’à l’été 2018, les équipes de l’Aquarius avaient déjà sauvé plus de 29 000 personnes. Depuis août, on entend beaucoup parler de ce « bateau citoyen », et particulièrement des décisions politiques qui tendent à entraver ses action : aujourd’hui, l’Aquarius ne peut plus repartir en mer. Retour sur les différentes étapes de cette décision.

A la mi-août, après d’âpres négociations, l’Aquarius débarque à Malte 141 migrants qui seront répartis entre cinq pays de l’Union européenne, dont la France. Gibraltar décide de retirer son pavillon, sous le prétexte que le navire n’était enregistré que comme navire de recherche, et n’aurait donc pas le droit de pratiquer des activités de sauvetage. Mais l’Aquarius peut repartir un mois plus tard, le 15 septembre, sous un pavillon du Panama. Le navire secoure alors 20 personnes au large des côtes libyennes, et refuse de les confier aux gardes-côtes libyens à cause des mauvais traitements que ceux-ci infligent aux migrants. Les autorités maltaises et italiennes refusent de les accueillir, et le Panama retire son pavillon. Le 23 septembre, 47 autres personnes sont secourues. Le bateau demande aux autorités françaises de débarquer les rescapés à Marseille, mais la France lui demande d’accoster à Malte. Après une semaine d’attente dans les eaux internationales, les 58 rescapés sont débarqués à Malte, mais l’Aquarius est obligé de rester au large. Après des interrogatoires dans un centre fermé, leurs téléphones confisqués par la police, ces 58 rescapés sont répartis dans plusieurs États selon une procédure opaque. Le 4 octobre, le bateau citoyen accoste à Marseille sans pavillon, et ne peut plus repartir depuis, car aucun pays ne lui apporte son soutien.

Une ONG fortement critiquée par les pouvoirs politiques européens

Une des principales critiques à l’encontre de SOS Méditerranée et de l’Aquarius concerne le réseau de passeurs. Le navire, en sécurisant le passage maritime (puisqu’il assure normalement le sauvetage de tous les migrants qui traversent), ne ferait qu’encourager l’activité de ces passeurs. C’est une accusation qu’on retrouve chez de nombreux politiques européens, particulièrement chez Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur italien d’extrême-droite, mais aussi Marine Le Pen en France. Nick Romaniuk répond : « les migrations en mer Méditerranée avaient déjà lieu bien avant que l’Aquarius ne soit construit ; les passeurs mettent les gens en danger, alors que nous essayons de mettre les gens en sécurité. Les politiciens d’extrême droite et autres chefs d’État entravent les secours en mer, provoquant la mort de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, et en attribuent la responsabilité aux missions humanitaires. »

Le deuxième reproche fait à l’ONG est de ne pas confier les migrants rescapés aux gardes-côtes libyens, comme ils sont censés le faire. Pourtant, la Libye est loin d’être un pays sûr, l’ONU elle-même ne la considérant pas comme apte au débarquement de rescapés. Nick Romaniuk explique dans son témoignage : « La Libye n’est pas un lieu sûr au sens de la loi. C’est un pays en proie à un conflit ouvert actuellement. Les personnes ramenées par les garde-côtes libyens sont jetées dans des centres de détention, hommes, femmes et enfants. Elles sont quotidiennement soumises à la torture, à la violence sexuelle et à l’extorsion. »

Une coordination européenne inexistante

Une fois le sauvetage effectué, il faut normalement en informer les autorités compétentes, c’est-à-dire jusqu’à fin 2017 le Centre de coordination des secours maritimes, basé à Rome. Mais depuis début 2018, les Italiens ont abandonné cette charge au profit des Libyens. Pour Nick Romaniuk, c’est parce que l’Union Européenne les a laissé tout gérer pendant 5 ans, et qu’il est devenu trop difficile pour eux de continuer, surtout avec l’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite. Or les autorités libyennes sont injoignables lors des opérations, et il n’existe plus aucune coordination des secours maritimes : l’Aquarius, dernier navire de recherche et sauvetage encore en service en Méditerranée, se retrouve livré à lui-même. Cet abandon politique a pour conséquences que les opérations de sauvetage sont ralenties voire empêchées, et que des êtres humains meurent.

Face aux indécisions politiques : des êtres humains en danger

Nick Romaniuk raconte également tout ce qu’il a pu voir des souffrances de ces êtres humains en exil : « Hommes, femmes et enfants […] empilés sur des bateaux en bois surchargés. Je ne sais pas combien de personnes j’ai vu se noyer devant moi, ou être écrasées à mort par le poids des gens qui les entouraient. […] J’ai entendu littéralement des milliers d’histoires de femmes violées, encore et encore. […] J’ai vu les plaies ouvertes sur le corps des gens et on m’a montré les vidéos des personnes torturées. » (retrouvez son témoignage en entier).

Toutes ces tragédies que vivent ces êtres humains ne sont pas prises en compte par les politiques, pourtant leurs décisions ont des conséquences directes sur leurs vies. Depuis un moins, l’Aquarius est privé d’immatriculation et ne peut donc plus poursuivre ses missions de sauvetage, faute de soutien politique. C’est pourquoi il est important que la société civile se mobilise, comme par exemple la Vague orange du 6 octobre qui a vu se dérouler des manifestations en faveur de l’Aquarius dans plusieurs dizaines de villes européennes (Berlin, Bruxelles, Palerme, Paris, Marseille, Lille, etc.). Pour sensibiliser le public à la réalité des sauvetages en mer, SOS Méditerranée a engagé en octobre 2017, puis en septembre 2018, la photographe Maud VEITH, qui en tire une exposition, « Ils arrivent pieds nus par la mer », visible jusqu’au 10 janvier 2019 à la Maison des Associations de Rennes. Enfin, SOS Méditerranée a lancé une pétition pour demander à tous les États Européens de respecter l’obligation de sauvetage en mer (pour signer, c’est par ici).

Angèle Grimaux

 

Sources :

http://www.sosmediterranee.fr/

-https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/08/13/gibraltar-annonce-qu-il-va-retirer-son-pavillon-a-l-aquarius_5342106_3214.html

-https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/migrants/aquarius/migrants-les-ong-complices-des-passeurs_2824287.html