Notre analyse du film « The House That Jack Built »

Source : web

Tout d’abord, ceci n’est pas une critique.

C’est une analyse structurée, personnelle et réfléchie, 24 heures après visionnage (à demi-chaud, donc).

Mais regardons d’abord ce qu’est l’exception / anomalie de la planète Lars von Trier. Il est danois, névrosé, drogué, alcoolique, visionnaire, dépressif mais surtout imbattable en la matière. Mélancholia (sorti en 2011) reflète parfaitement le processus créatif du réalisateur qui écoulait plus d’une bouteille de vodka par jour lors du tournage. Le but : entrer dans un « monde parallèle ».

« Aucune expression créative de valeur artistique n’a jamais été produite par des ex-alcooliques et des anciens drogués. Qui voudrait des Rolling Stones sans alcool ou de Jimi Hendrix sans héroïne ? »

14ème long métrage, avec le plus de temps entre deux sorties (5 ans, dernier en date Nymphomaniac vol. II. Je vous recommande à ce titre les deux volumes en director’s cut, si vous ne savez pas par où commencer dans son œuvre, c’est un très bon matériel de base, au même titre que Breaking the Waves et Dancer in the Dark.)

Ce film est l’aboutissement d’un règne, d’une marque profonde et engagée d’un réalisateur marquant et marqué. Sans plus tarder, voici mes propos sur:

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Pour corser l’exercice, je l’accompagne de Glenn Gould : The Goldberg Variations et vous invite à faire de même lors de votre lecture.

Glenn Gould – Bach: The Goldberg Variations, BMV 998 (Zenph re-performance)

https://www.youtube.com/watch?v=Ah392lnFHxM

The House That Jack Built est éprouvant

La moitié de la salle est sorti à la moitié du film interdit aux moins de 16 ans, bien qu’un moins 18 serait plus approprié.. Il est avant tout d’une extrême nécessité de connaître le travail de LVT (ou du moins d’en être sensibilisé). Tant physiquement que mentalement, c’est une expérience pure en terme d’audace, de cinéma et surtout surtout, d’au revoir de ce réalisateur. LVT a toujours joué avec les femmes, tantôt dans des situations fortes (Melancholia, Nymphomaniac, Antichrist) que dans des situations désespérées (Breaking the Waves, Les Idiots, Dogville). Ici il ne joue plus, c’est terminé. Le jeu laisse place au massacre sous forme de chasse, il les brise littéralement. La torture psychologique laisse place à la torture physique des personnes jusqu’à ce que ces dernières s’appliquent au spectateur en fin de film. Plus nous avançons dans le film et les relations, plus le travail de réalisation, d’écriture et de discussion évoluent, s’installent et se répercutent sur Jack.

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The House That Jack Built n’est pas provocant

Comme à chaque sortie de ce genre de film, la presse s’embrase, la croisette s’affole : c’est à qui sort le plus vite de la salle que cela se joue. Ce film n’est pas provocant, mais LVT l’a toujours été. Le film suit et assume les anciens travaux de LVT, s’inscrit dans une œuvre globale riche et logique. The House That Jack Built ne cherche pas à créer ou innover d’une quelconque manière, il ne reprend que les nombreux codes créés ça et là depuis près de 30 ans par son réalisateur. Nous connaissons les risques de ses films, nous savons maintenant qui est le personnage, au même titre que Tarantino, Terry Gilliam, David Lynch.. 3

The House That Jack Built est Lars von Trier

Le film transpire de références : passé du réalisateur et volonté de s’affranchir de ses étiquettes sont évoqués.. Il y applique sa patte, naturellement par ses plans à l’épaule en zooms pendant les deux tiers du film qui terminent sur des plans fixes. Des plans immaculés d’une beauté satanique.

Il désire laisser une œuvre pour la postérité, aux délires assumés et surtout avec de gros doigts d’honneur aux critiques, spectateurs. Cela passe par des plans crus de violence, de perversion et de voyeurisme mêlés à un humour ironique mais salvateur. Les délires auditifs, musicaux et situationnels de Jack s’enchaînent. Le réalisateur se reflète dans Jack et le spectateur également.

LVT est néanmoins plus permissif, décomplexé et audacieux quant à l’utilisation d’images d’archives, de peintures et de références / parallèles.

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The House That Jack Built est une religion

Tout le film est une fable entre LVT et l’enfer, le jugement et l’acceptation.

Il part finalement à 62 ans en nous laissant pour ultime œuvre ce film.

Il s’accepte enfin, et nous livre le plus bel hommage au thème le plus récurrent, la religion.

L’enfer est sur terre et LVT n’aime, ni ne comprends les Hommes, mais il veut montrer pourquoi et comment il les voit. Ce sont les limites de l’humain en général qui l’intrigue, le pousse à nous faire, nous spectateur, travailler sur “notre part de tigre face à celle de la brebis”. Tout ce film est narré comme une psychanalyse avec la Verge. Son évolution, ses tocs, ses caractéristiques sont fièrement affichés à l’écran. LVT est un humain qui ne comprenant pas les humains, essaye d’apporter une vision concrète, sincère et crue de l’humanité.

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The House That Jack Built est ingénieux et architectural

Toute l’œuvre repose sur la fonction méta (mise en abîme qui désigne la présence d’une œuvre dans une autre) sur d’hommage au cinéma de LVT. Il est à la fois ingénieur et architecte dans l’histoire du cinéma. Il propose au terme de sa quête une destruction de ce qu’il a construit, en démystifiant par exemple certains codes, certains thèmes, comme celui de l’absurdité ou des hallucinations entre le réel et le rêve éveillé. Plus expérimental et viscéral, il signe un dernier regard sur ce que nous sommes et comment nous avançons sans vraiment savoir ou aller. Au contraire, LVT savait exactement où aller, et il en arrive (ou termine, à vous de voir) avec ce film.

Tout est testamentaire, incertain, tangible et fragile, mais arrive à une extrême délicatesse.

Comme une architecture retournée perdue d’avance avec un puits sans fond, LVT avoue et assume ses péchés tout en les sublimant. Il rappelle que peu importe ce que nous faisons, croyons ou comment nous nous cachons derrière des croyances, il veille toujours au dessus de nous dans une lumière satanique.

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The House That Jack Built…

…c’est l’histoire de Jack, un psychopathe grandissant qui rêvait de créer une maison et une œuvre plus grande encore…

…ou/et c’est l’histoire de LVT, un sociopathe arrivant au terme de son épopée, rêvant de créer une œuvre et un univers plus grand encore.

Allez voir ce film sans hésitation donc, sans oublier qu’il n’est pas adapté à tous.

Albin Guéhéneuc