« Shéhérazade » : les enfants perdus de Marseille

Qualifié de « fiction-documentée », Shéhérazade est avant tout une histoire d’amour dans les bas-fonds de Marseille. Jean-Bernard Marlin nous dresse le portrait d’une jeunesse oubliée. Avec de la rage, de la violence, mais aussi de l’espoir et de l’amour, les acteurs nous attirent dans leurs réalité.

Elle, Shéhérazade (Kenza Fortas), est prostituée ; lui, Zachary (Dylan Robert), sort de prison. Leurs visages sont tuméfiés et boursouflés par les actes de violence, qu’ils subissent ou qu’ils infligent. Chacun âgés d’à peine 17 ans, ils sont encore des enfants; elle continue de sucer son pouce pour s’endormir. En tombant amoureux, ils s’adoptent l’un l’autre : elle, l’accueille dans sa chambre, lui, devient son mac et la protège.

Ce film est un diamant mal taillé, où la subtilité se retrouve dans les failles, ce qui en rend la beauté plus éclatante encore. On s’attache aux francs-parlers des personnages, à leurs mimiques et leurs tics de langages. Ces personnages sont empreints d’une grande dualité: lorsque, lorsque le personnage principal, Zac, fait preuve d’un manque d’ouverture d’esprit au cours d’une conversation avec la colocataire transexuelle de Shéhérazade, son humanisme reprend le dessus et il dépasse ses préjugés en se contredisant lui-même. Même si le jeu des acteurs peut sonner faux par moment, cela n’a aucune importance. La faible expérience des acteurs n’en amoindrit pas la force du film ni son message.

L’énergie des personnages nous emporte loin de ces fausses notes

Le dialogue y est particulièrement poétique; la première fois qu’ils se diront « je t’aime » sera dans un tribunal, lors d’un interrogatoire musclé. On sent l’importance du détail et les mots pèsent lorsqu’ils sont prononcés. Jean-Bernard Marlin a déclaré qu’il aurait passé plus de deux ans à écrire ce film. Tout y a été minutieusement étudié.

On peut saluer le travail effectué sur les lumières par le responsable, Jonathan Ricquebourg. Certaines scènes, éclairées seulement par les lueurs des fards, ne sont pas sans rappeler le clair-obscur des compositions de grandes peintures de la Renaissance italienne. Les jeux d’ombres et de lumières renforcent l’aspect dramatique de certaines séquences et leurs confèrent une grande profondeur.

C’est un film sur l’amour, mais aussi sur la réalité de la vie, et sur cette jeunesse qui vit en marge de la société. Il aborde des thématiques diverses: la vie dans les foyers, les mineurs en prison, la prostitution, le deal… Simplement en suggérant, le réalisateur arrive à nous faire comprendre beaucoup. Pas besoin de grand discours lorsque l’on voit Zac, jeune adulte, pénétrer dans la chambre d’un foyer social et s’allonger dans un lit superposé où, à l’étage du dessus, se trouvent deux enfants de 5 ans. Le réalisateur nous présente des acteurs sociaux dépassés qui tentent par tous les moyens de maintenir le lien avec ces jeunes, mais aussi des juges qui proposent des solutions aux familles. Tout un petit monde qui s’agite autour d’eux, sans réussir à les atteindre. Jean-Bernard Marlin a grandi dans la ville de Marseille, il y serait retourné pour observer et discuter avec des jeunes et des travailleurs sociaux, dans les foyers, dans les prisons, dans les rues, pour tenter de comprendre et de rendre avec le plus de fidélité possible la réalité. Il aurait de plus bénéficié du Fonds d’images de la diversité pour mener à bien la réalisation de son film.

Une tragédie contemporaine

Ils sont maudits par leurs conditions sociales et la chance qu’ils n’ont pas eu. Ils sont enfermés et aliénés par les lois arbitraires et machistes de la rue, qui les empêchent de faire leurs propres choix et les conduisent à commettre des crimes et à faire preuve de violence. Malgré cela, leur bon sens et l’affection qu’ils se portent laissent transparaître une grande sensibilité. L’espoir brille dans leurs yeux, et pourtant, même l’amour dans lequel ils s’enveloppent ne permet pas de les protéger. On en ressort étourdi et à bout de souffle.

Lila Casidanus