Pourquoi faut-il lire « Les Choses » de George Perec ?

©bedrck- Pixabay

Les Choses de George Perec est un livre qui raconte l’histoire de Jérôme et Sylvie, deux étudiants tentant de construire leur vie ensemble, à Paris puis à Sfax, dans les années 60. Peu à peu, ils sont asservis par une vie de roi qui les obsède, par la publicité environnante, par une économie florissante qui installe un nouveau mode de pensée chez les jeunes adultes, un nouveau rêve : celui d’acheter.

Les Choses, c’est aussi, et surtout, l’histoire d’une société de consommation bien française. Jérôme et Sylvie idolâtrent l’Angleterre, rêvent de cottage, de tweed, de perles, de thé à 17h dans leur banlieue londonienne. Vivant à Paris, ils sont aussi très empreints d’une contre-culture qu’ils ne partagent que dans la forme. La révolte estudiantine, les magazines transgressifs, tout ça n’est bon que pour alimenter leur cercle amical et leur réputation de bon bourgeois-bohèmes.

 La consommation devient un art et une torture. Obsédés par les marques, Jérôme et Sylvie finissent par ne plus voir l’utilité de l’objet qu’ils achètent mais surtout son étiquette et son prix. Ce sont deux psycho-sociologues qui font leur métier non pas par progressisme ou conviction mais bel et bien pour l’argent. Leurs sondages sont aussi superficiels que le genre de vie qu’ils se donnent.

Le problème c’est que la vie avance et qu’ils vieillissent. Autour d’eux, les liens d’amitiés futiles se délitent à mesure que leurs connaissances ont des enfants et une situation dans un bureau. Seulement, eux, ce qu’ils veulent, c’est du temps : pour rêver, pour acheter, pour construire l’image de leur vie, leur mise-en-scène.

«  Le moyen fait partie de la vérité aussi bien que le résultat. Il faut que la recherche de la vérité soit elle-même vraie. » Citation de Karl Marx par G. Perec dans Les Choses.

En effet, les deux protagonistes ne se focalisent que sur les moyens de leur vie, sans pour autant se concentrer sur la fin. Ici, le moyen justifie la fin, mais une fin incertaine. Jérôme et Sylvie sont ensembles, sans que l’on sache vraiment s’ils s’aiment. Cependant, ils restent unis car ils partagent cette volonté d’acquérir toujours plus d’étiquettes et de titres. Ils ont aussi en commun une frustration grandissante de ne jamais se voir satisfaits pleinement.

Parallèlement à eux, le décor évolue. Et ce sont les choses autour d’eux qui comptent. Davantage, même, que leur histoire personnelle. D’ailleurs, ils n’arrivent que tardivement dans le temps du récit. Les objets prennent toute la place : la lampe, les tissus, les aliments, les journaux et tous les bibelots désuets des années 60.

A priori, il n’y aurait pas de parti pris politique dans ce récit. De manière extérieure, Jérôme et Sylvie n’ont qu’un combat : avoir un canapé Chesterfield. Intrinsèquement, ce livre nous en apprend beaucoup sur l’émergence de la course à l’étiquette, à la marque et à la possession. Il est quasiment impossible de détacher Les Choses de l’économie sous-jacente que le roman expose. Une économie qui agite la prospérité comme le ponpon d’un manège infernal. En le lisant, on se rend compte que l’utilité des objets quotidiens s’efface derrière leur packaging. Nous avons affaire à des individus qui amassent compulsivement, tout en ne voyant pas que cela les étouffe. A mesure qu’ils achètent, l’espace et le temps se réduisent, ils deviennent marginaux et sont contraints à l’exil. Une fois qu’ils s’en aperçoivent, il est trop tard : aucun endroit ne sera assez bien, ils n’ont plus le temps de rêver, ils doivent se ranger dans leur petite boîte parisienne.

Alors pourquoi lire Les Choses ? Parce qu’on est tous obsédés par quelque chose de matériel, par une acquisition prochaine. Parce que cela nous rappelle qu’amasser sans compter nous frustre davantage que cela ne nous satisfait. Parce que les années soixante, vues par Perec, c’est plutôt drôle et haut en couleurs. Parce que ce n’est que 150 pages qui résument une vie d’entassement : aussi bien intellectuel que matériel.

Marthe Chalard-Malgorn