Gender-fucking : comment les masculinités libèrent les femmes

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En décembre 1893, Edmond de Goncourt déclara que « si on avait fait l’autopsie des femmes ayant un talent original, […] on trouverait chez elles des parties génitales se rapprochant de l’homme, des clitoris un peu parents de nos verges ». Parce que comme lui et son frère, de nombreux autres artistes et intellectuels de son époque pensaient « le génie est mâle« . Le talent serait donc un attribut essentiellement masculin, et retrouver du génie chez une femme ne peut s’expliquer que par un défaut de son sexe. « […] elles doivent avoir une construction un peu hermaphrodite«  déclarent encore les frères Goncourt à propos des auteurs George Sand et Germaine de Staël. En effet, la masculinité a cette particularité qu’elle est établie dans une dimension relationnelle et hiérarchique contre la féminité, et se rapporte à une forme d’essence du masculin. Et si aujourd’hui on sait qu’il ne s’agit que d’une construction sociale, et qu’elle est donc tangible, relative à des critères culturels et historiques et distincte de la virilité qui est un idéal normatif, l’expression d’une forme de masculinité est aussi le moyen de véhiculer une image de soi dominante et puissante.

Gender-fucking : la performance des masculinités

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En 2010, Jo Calderone, jusqu’ici alors inconnu du grand public apparaît à la une de Vogue Hommes Japan. On ne sait absolument rien de lui, même si des premières rumeurs circulent sur le fait que ce serait Lady Gaga. Celles-ci vont se confirmer en 2011, lorsqu’il réapparaît dans le clip Yoü and I de la chanteuse. Jo Calderone, italo-américain originaire du New Jersey d’après les conférences de presse données par le personnage, serait l’alter ego masculin de Lady Gaga. Quelques années plus tard, c’est au tour de Christine and the Queens de jouer sur la complexité de son identité sexuelle en arborant une chevelure plus courte et un look androgyne, se faisant désormais appeler simplement Chris. Ce trouble dans le genre est « une façon de s’émanciper de beaucoup de normes imposées à la femme » déclare-t-elle au journal télévisé de France 2.

Cette tendance trouve ses origines au XIVème siècle, chez les artistes féminines de music-hall, appelées male impersonator dont les performances consistaient à arborer des looks de dandy et stéréotyper les attitudes masculines. Si à cette époque il ne s’agissait que de performances théâtrales et artistiques, sans ambition politique avec néanmoins une volonté sous-jacente de contester la hiérarchie de genre par la satire en assumant les valeurs du sexe supposé dominant, c’est précisément dans les années 80 que les mouvements queers et transgenres s’emparent du travestissement pour en faire une arme politique. Distincte de la figure de la butch faisant spécifiquement référence aux femmes lesbiennes arborant un look et une attitude masculine, et de la garçonne (courant de mode du XXème siècle), naît le mouvement des drag kings. En opposition aux drag queens, il s’agit de femmes se déguisant en homme et mimant leurs attitudes et manières d’agir. Cette reproduction de normes de genre a pour but de remettre en question la binarité de genre en démontrant que les masculinités ne sont que des ensembles de codes qui peuvent être incarnés par n’importe quel individu, quel que soit son sexe et le genre auquel il ou elle s’identifie. Les drag kings déstabilisent le genre par la dimension performative des caractéristiques de la masculinité en opposition à la dimension sexuée de leur corps marquée par l’absence d’une anatomie masculine ou d’une pilosité faciale, qui feront figure d’artifice dans le cadre de leur spectacle. Le drag (king et queen) est une démarche transgressive à la fois intime de déconstruction et de reconstruction de son identité qui permet aux performeuses (et performeurs) d’arborer une masculinité (ou une féminité) hybride, hors des cadres sociaux.

Toutefois, la performance de la masculinité ou la réappropriation de ses codes, a ceci de spécifique qu’elle fut perçue par les femmes comme permettant la libération de soi vis-à-vis de son genre. La démarche politique de l’appropriation des codes de la masculinité n’est pas seulement une démarche de gender-fucking, mais aussi un moyen de mettre à l’œuvre ses potentialités et ses talents.

La masculinité comme accomplissement de soi

Le Penisneid, soit envie du pénis, est une théorie freudienne correspondant au moment où la petite fille se rend compte qu’elle ne possède pas de pénis. Elle vivra cette prise de conscience de sa condition génitale comme une privation, ce qui provoquera chez elle de la frustration. Conçue comme une étape constitutive de la personnalité féminine, cette crise prend fin lorsque celle-ci se résout à accepter la condition de son sexe/genre. Bien que l’exactitude et la pertinence scientifique de cette théorie fut remise en question, il serait faux de nier que les jeunes filles ne passent pas par cette étape de prise de conscience de la condition sociale (et non physiologique) de leur genre. Il serait tout aussi faux de nier que cette prise de conscience ne réveille pas chez elles un sentiment d’injustice suivi d’une volonté de transgression des normes de genre. La féminité est alors vécue comme l’emprisonnement de soi et l’impossibilité de faire sublimer ses potentialités, qui ne peuvent se déployer que par la masculinité, synonyme de liberté. C’est « le désir d’une femme de vivre une existence passionnante qui lui donne une orientation masculine », écrit la psychologue Pascale Molinier.

Cette orientation masculine n’est pas sans sanction sociale. Par exemple, au désir des femmes de travailler et de gagner leur propre salaire s’est ajoutée une norme implicite selon laquelle celles-ci seraient nécessairement plus douées pour le travail du care tandis que les professions intellectuelles, scientifiques et technologiques, bien qu’elles ne leur soient pas fermées, sont implicitement supposées plus naturelles aux hommes. De manière générale, ces sanctions sont omniprésentes dès lors qu’une femme adopte un comportement, des manières ou un style vestimentaire ne correspondant pas aux attributs de la féminité. Ces sanctions prennent souvent la forme de rappel à l’ordre, formulé de la manière suivante “une fille ne doit pas”. Alors pour éviter ces sanctions, tout en ayant la possibilité de s’accomplir, les femmes jouent une féminité mascarade. Théorisée par la psychanalyste Joan Rivière, la féminité mascarade est une féminité de survie, superficielle, surjouée par les femmes afin d’éviter les sanctions sociales et les rappels à l’ordre dès lors qu’elles ont le malheur d’avoir des inspirations supposées masculines. Chez certaines d’entre elles, cela se traduit par une tentative d’union de leurs ambitions professionnelles à leur rôle sociale. Ces femmes là, Joan Rivière les appelle les femmes intermédiaires. Elles sont définies comme des femmes actives qui ont su transgresser les normes de genre par une brillante carrière dans une catégorie professionnelle dominée par les hommes tout en conservant leur rôle domestique. Cette catégorie bouleverse la norme de la division sexuelle du travail – qui d’habitude cloître d’une part la femme dans son foyer, dont le travail relève des tâches domestiques et du support émotionnel, et d’autre part accorde une responsabilité financière à l’homme – qui accumule à la fois la responsabilité domestique, émotionnelle, et financière. Néanmoins, la réalité du sexisme présente aussi dans le monde du travail n’empêche que très rarement leur rôle de mère et d’épouse de constituer un frein dans leur développement professionnel.

La masculinité n’est plus seulement un ensemble de préceptes sociaux réduit à une factice essence masculine, mais devient pour les femmes un échappatoire, un moyen de se réaliser. Elle constitue une forme d’empowerment qui permet de concevoir ses ambitions, ses opinions, et son existence tout entière comme légitime. Pour autant, concevoir la force, la puissance, et le pouvoir des femmes comme des attributs masculins réappropriés par celles-ci, n’est-ce pas en quelque sorte confirmer la binarité et les normes de genre en supposant que la puissance d’une femme ne peut que se révéler dès lors qu’elle cesse socialement d’en être une ?

Des pistes de réflexion

Il s’agirait de penser la masculinité comme on songe la féminité, c’est-à-dire, comme un emprisonnement de soi, notamment chez les hommes. Se pencher sur la symbolique de l’androgynie chez les hommes et comment les contre-culture queers et transgenres ont permis aux hommes de cette communauté de construire de nouvelles identités masculines. Il s’agirait aussi, plus généralement, de déconstruire les masculinités et l’idéal de virilité auquel ils s’attachent afin de laisser une marge d’expression et d’épanouissement plus large aux hommes, leur permettant, par exemple comme le suggère Pascale Molinier, de les laisser s’épanouir dans la sphère du domestique ou dans les métiers du care. Il faudrait aussi apporter un regard critique sur la perception de la masculinité d’un point de vue féminin, car si le féminisme naît du désir d’échapper au féminin comme le disait Veena Talwar Oldenburg, le féminisme naît aussi d’un désir de rejet et de négation du masculin et de tout ce qu’il représente socialement et historiquement. Enfin, puisque les masculinités (et les féminités) ne sont que des constructions sociales, la solution ne serait-elle pas de les détruire plutôt que de les confondre ?

Christie Kainze-Mavala