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LREM et FI : les mouvements à la rescousse des partis traditionnels ?

Selon les résultats issus du baromètre de la confiance politique réalisé par le CEVIPOF pour 2019, 91 % des Français n’ont pas confiance dans les partis politiques. De fait, le parti est aujourd’hui synonyme de clan formé de professionnels de la politique qui s’accrochent au pouvoir tout en menant une lutte nauséabonde.

Selon les résultats issus du baromètre de la confiance politique réalisé par le CEVIPOF pour 2019, 91 % des Français n’ont pas confiance dans les partis politiques. De fait, le parti est aujourd’hui synonyme de clan formé de professionnels de la politique qui s’accrochent au pouvoir tout en menant une lutte nauséabonde. Les partis traditionnels tels que l’UMP/LR et le PS semblent peu enclins à répondre aux attentes d’une partie des Français. Les derniers mouvements sociaux tel que Nuit debout, les Gilets jaunes ou encore les grèves pour le climat insistaient sur une volonté de s’extraire des considérations partisanes structurantes. Un paradoxe cependant, le parti était LE modèle d’organisation de l’action politique. Pendant les périodes d’élection et en dehors, le parti politique était un cadre structurant de la démocratie représentative encore très ancré dans la conscience collective.

Pendant la campagne présidentielle de 2017, deux candidats affichèrent leur volonté de se placer au dessus des partis traditionnels : Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Le premier était un novice de la politique. Passé par le cabinet du président Hollande et le ministère de l’Économie, Emmanuel Macron n’avait jamais réellement été rattaché à un parti. Le second était membre du PS jusqu’en 2008, et avait fondé le Parti de Gauche avant de s’en détacher en 2016. Ils mirent le cap sur 2017, chacun avec un appareil politique relativement novateur, créé pour les présidentielles : En Marche (EM) et France Insoumise (FI). Ces deux auto-proclamés ‘’mouvements’’ se voulaient radicalement différents des partis traditionnels. Jean-Luc Mélenchon écrivait ainsi sur son blog : ‘’Je lance un mouvement citoyen pour nous permettre d’agir collectivement, sans affiliation obligée à un parti politique’’. Emmanuel Macron déclarait quand à lui vouloir ‘’construire quelque chose d’autre’’, il souhaitait un ‘’mouvement ouvert » et ‘’refonder par le bas”. Nouvelle organisation, nouveaux membres (presque), nouvelles idées. Articulés autour d’un candidat, ces deux mouvements furent créés dans un but, amener leur champion vers la présidence. Il s’agissait aussi de redynamiser l’engagement militant, en constante baisse au fur et à mesure que la crise de confiance des citoyens envers le personnel politique progressait.

Ouverture citoyenne et nouvelle horizontalité

L’idée principale de ces deux mouvements est de s’écarter de toutes les perceptions négatives que les citoyens ont des partis qu’ils érigent en contre-modèles. Ils répondent à un nouveau type d’organisation horizontale avec des demandes de démocratie consultative et participative. L’adhésion, par exemple, est simplifiée. Plus besoin de cotisation comme c’était le cas auparavant, il suffit simplement de se rendre sur le site internet du mouvement, de renseigner son nom, son adresse mail et d’adhérer à une charte pour l’intégrer. Ce type d’adhésion a séduit. Alors qu’en 2017 LR revendiquait 230 000 adhérents, le PS 120 000 et le Front national 85 000, EM en affichait 380 000 et LFI 540 000. Des chiffres à relativiser puisque l’adhésion, pour les deux dernières formations politiques, passe par un simple clic, sans obligation de cotiser.

Au niveau local, les comités de soutien ont une grande autonomie et proposent une grande variété d’actions. Porte-à-porte, dîners, projets solidaires ou écologiques, les mouvements sont des structures à l’intérieur desquelles un activisme à la carte est géré par les adhérents. Les militants 2.0 sont attirés par des actions près de chez eux. Cette volonté d’une meilleure participation citoyenne se traduit également par une ouverture au débat d’idées. EM et FI utilisent principalement des plateformes en ligne pour permettre aux adhérents d’apporter leurs contributions à l’élaboration du programme. La ‘’grande marche’’ d’EM au lancement du mouvement en est une autre illustration. Il s’agissait de recueillir des témoignages de citoyens au hasard, interrogés sur le pas de leur porte pour aider à construire le programme. Ils sont également très présents sur les réseaux sociaux.

Enfin, EM et FI avaient lancé, pour les élections de 2017, un appel à la diversité politique et sociologique par l’intégration de membres de la ‘’société civile’’, des citoyens pour qui la politique n’est pas leur métier d’origine et qui ne concentrent donc pas les critiques habituelles. Jean-Luc Mélenchon disait ainsi à propos de FI : ‘’C’est un mouvement, il n’y a pas deux personnes là dedans qui ont le même passé politique et beaucoup n’ont aucun passé politique du tout donc le pari que j’ai fait sur une culture politique commune que les gens avaient assemblés eux même’’. L’idée était de faire revenir des personnes très qualifiées dans leur domaine mais novice dans l’engagement politique. Le résultat est relativement encourageant en 2017. En dehors de l’engagement associatif, trois quarts des Marcheurs (membres d’En Marche) n’avaient ainsi jamais milité nulle part. Cependant, la diversité sociologique recherchée n’est venue que partiellement. Certes, les groupes de députés EM et FI élus lors de l’élection législative de 2017 affichent la moyenne d’âge la moins élevée des groupes à l’Assemblée Nationale. Le groupe EM contient également 47 % de femmes, soit une quasi-parité. Mais les profils sociologiques sont très homogènes, 65 % des 308 députés EM sont cadres ou issus des professions intellectuelles supérieures.

Toutes ces nouveautés s’ajoutent aux méthodes des partis traditionnels : meetings, collage d’affiches et distribution de tracts, réunions publiques. Elle répond à ces demandes de participation citoyenne dans des formes moins rigides d’organisation.

Un faux semblant d’horizontalité ?

Les deux mouvements se sont structurés sur le tard. Officiellement, il y a eu la volonté d’abroger le plus possible les intermédiaires entre les citoyens et le pouvoir. Les partis politiques ont depuis longtemps essuyé cette critique de confisquer le pouvoir, il fallait donc aussi restaurer le lien entre les militants et les dirigeants. L’absence apparente de hiérarchie, de structures intermédiaires est théorisée. Adrien Quatennens, député FI du Nord expliquait : ‘’Plus notre mouvement restera élastique, souple, malléable, plus on sera fort. Plus on cherchera à se structurer, plus on sera fragile’’. Jean-Luc Mélenchon définissait, lui, FI comme un mouvement ‘’ni vertical, ni horizontal, il est gazeux, c’est-à-dire que les points se connectent de façon transversale : on peut avoir un bout de sommet, un bout de base, un bout de base qui devient un sommet’’ .

Néanmoins, l’équipe opérationnelle qui constitue la direction des deux mouvements ne procède d’aucune élection. Si les comités locaux se structurent comme ils l’entendent, les ‘’référents’’ qui font le relais entre l’organisation centrale et les comités sont désignés au niveau national à EM. Même si un certain pourcentage d’adhérents tirés au sort siège dans les conseils respectifs, les décisions importantes sont prises d’abord et avant tout par le chef du mouvement. Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon jouent ainsi un rôle prépondérant dans leur organisation. Pour les Marcheurs, LREM est avant tout le parti du président. Près des deux tiers d’entre-eux croient inutile que le mouvement s’émancipe de son fondateur. Ils sont le ciment du mouvement et créent une grande cohésion autour de leur personne. Cela évite ainsi les batailles de leadership, trop présentes dans les partis traditionnels.

En revanche, leur satisfaction est plus mitigée sur la capacité du mouvement à prendre en compte l’opinion des adhérents, sur la valorisation de l’engagement des Marcheurs et sur le fonctionnement démocratique. Ce qui peut être source de frustrations dans un mouvement qui n’a cessé de se proclamer différent des partis traditionnels et de promouvoir une forme inédite de démocratie participative. Le constat est le même à FI. En avril, Thomas Guénolé, membre du mouvement était sous le coup d’une procédure interne pour suspicion de harcèlement sexuel. Il a démenti et répondu que FI est une ‘’dictature’’, Mélenchon un ‘’autocrate’’ et présentait des ‘’méthodes staliniennes’’ pour étouffer les critiques à l’intérieur du mouvement.

Pierre Rosanvallon dresse un constat sur la fonction des partis :  »Auparavant, les partis organisaient la vie politique à partir de la vie sociale ». Les partis naissaient ainsi d’idées, de groupes sociaux, de réalités sociales. Les partis étaient l’expression de ces réalités, greffés sur le monde social avec une construction de bas en haut. Pour Rosanvallon, EM et FI répondent à un autre mode de structuration qui semble se lier au phénomène de personnalisation de la vie politique. Ces  »mouvements » naissent du fait qu’une personne propose à la société de s’identifier à elle au travers d’une certaine vision de la société. La formation s’opère ici de haut en bas. Il n’y a pas de strates ou de corps intermédiaires, mais des référents nommés d’en haut, sans possibilité pour les adhérents d’élire leurs responsables et un chef.

La question du Rassemblement National : ennemi commun d’EM et FI ?
Par Victoria Delaunay

Après une percée progressive mais décisive du Rassemblement National (RN) (ex Front National), dans le paysage politique français, ce parti s’est installé dans une position de premier plan face au clivage traditionnel droite-gauche, incarné par les Républicains (ex UMP) et le parti Socialiste. Depuis l’élection présidentielle de 2012 où Marine Le Pen obtient la troisième place, cette dernière focalise l’attention des commentateurs politiques et perpétue la singularité de son parti. De là, elle permet d’une part au parti d’extrême droite de se maintenir au cœur du jeu politique tout en suscitant l’hostilité quasi unanime de la classe politique et des médias ; d’autre part, en prenant la succession de son père, elle consacre le caractère familial de l’entreprise politique qu’il avait contribué à fonder en 1972, s’appuyant sur les mêmes ressorts charismatiques qui avaient fait les succès de Jean-Marie Le Pen, tout en tentant de gommer les aspects les plus polémiques de son programme politique.

Si dès 1997, Jean-Luc Mélenchon affichait sa volonté de maintenir le Front National hors d’état de nuir, le taxant volontier de parti anti-démocratique, la perception qu’il s’en est fait a inévitablement changé [1]. Se montrant désormais possiblement capable d’accéder au pouvoir, le Front National s’est érigé, non sans difficultés, en véritable opposant, tout en gagnant du terrain sur l’électorat traditionnellement de gauche ; ce qui n’a pas échappé à La France Insoumise, ni même au parti Socialiste. La campagne présidentielle du Front National de 2017 a donc permis à la gauche et de manière significative à FI de focaliser son attention sur la candidature de Marine Le Pen. De là, une chose semblait nécessaire : contre une doxa qui soutenait que “les extrêmes se rejoignent”, FI a dû mettre en place une stratégie politique d’opposition radicale au FN. Contre la duplicité économique de ce dernier, incarné par un “libéralisme hexagonal” revendiqué par M.Monot, la FI s’appuie sur un programme économique critique face au capitalisme de marché. Contre une fermeture des frontières, au nom de la priorité nationale, la FI en appelle à un accueil décent des migrants. Pour toutes ces raisons, la FI doit plus que jamais affirmer son engagement au sein d’une gauche rénovée et en opposition radicale avec le RN.

Le rapport qu’entretient LREM avec RN suscite une attention différente de celle d’avec la FI. Si en 2017, Marine Le Pen est en face d’Emmanuel Macron pour le second tour, force est de constater que l’ascension à la présidence de ce dernier a été permise par le vide rhétorique de cette première lors du grand débat d’entre-deux-tours. L’argument du “Front républicain” contre “le populisme” de Marine Le Pen a fait du “vote le moins pire”, l’horizon indépassable de cette élection. Depuis, Emmanuel Macron et l’ensemble de son mouvement affichent une politique assez claire, notamment à l’approche des européennes : RN est un parti anxiogène pour la démocratie, du fait de leur programme et malgré une large adhésion électorale. Dans le paysage politico-médiatique, LREM et RN semblent être devenu le dernier grand clivage de ces prochaines élections, preuve en est par le débat organisé par BFMTV mercredi 15 mai, où J. Bardella et N. Loiseau ont dû proposer seuls, leur vision de l’Europe. Pourtant, l’hypocrisie du programme économique de RN rend la frontière avec LREM de moins en moins opaque. Dans Les extrêmes se rejoignent… (Le Monde Diplomatique, avril 2019), C. Brissaud ne manque pas de rappeler que E. Macron et A. Merkel, M. Salvini, V. Orban, et a forciori M. Le Pen “célèbrent la propriété privée et la classe moyenne, rêvent de diminuer impôts et cotisations sociales, d’”assouplir” le droit du travail, de contrôler les “assistés” ou encore d’encadrer davantage le droit de grève”. De ce point vue, il est possible de trouver des contradictions (ou des tactiques politiques) au sein des directives menées par M. Le Pen lors de son mandat de député européenne. Ainsi, en 2017, cette dernière condamnait fermement la question des “travailleurs détachés” [2], alors même qu’elle ne s’y était pas opposée lors d’un vote au Parlement en avril 2017. De même, en mai 2016, M. Le Pen exigeait le retrait de la loi travail [3], proposée par E. Macron, alors ministre de l’économie, tout en semblant omettre que les députés de son propre parti déposaient des amendements pour en renforcer sa nature libérale. Dès lors, il est possible d’affirmer que, comme pour FI, RN est devenu l’un des principaux concurrents politiques de LREM mais d’abord et avant tout dans le domaine électoral. En usant très largement de la peur du “populisme”, LREM récupère le RN en en faisant un substratum de sa politique. Souhaitant incarner l’unique “Front Républicain”, LREM peut espérer remporter un maximum de siège au Parlement européen, alors même que leur rapport à la question du libéralisme est beaucoup moins antagoniste qu’il n’y paraissait jusqu’alors.

Et maintenant ?

Des interrogations ont été soulevées sur le devenir de ces nouveaux mouvements. Allaient-ils survivre après les élections de 2017, eux qui avaient été montés quasi-exclusivement pour ces échéances ? Force est de constater que, deux ans après, EM transformé en LREM (La République En Marche) et FI sont toujours présents dans le paysage politique français. Les deux mouvements présentent d’ailleurs leur liste aux élections européennes. LREM concentre les partisans de centre-droit et centre-gauche avec un programme basé sur l’ouverture économique et culturelle, pro-européenne donc. FI récupère lui l’électorat de socialiste traditionnel qui a déserté le PS et canalise une forme de contestation. Les dirigeants semblent plus réticent sur l’Union Européenne, en tout cas dans sa forme actuelle.

Le faible taux de participation qui semble se dessiner pour le 26 mai, entre 30 et 40%, conformément aux habitudes pour ce type d’élections, montre peut être que la métamorphose des partis en mouvements politiques n’a pas révolutionné l’engagement citoyen. Au contraire, cette partie de l’électorat semble vouloir s’en détacher.

Milan Derrien


Notes de bas de page

[1] https://blogs.mediapart.fr/egalidad/blog/180217/melenchon-et-le-fn-de-la-volonte-dinterdire-au-ayez-pitie

[2] Gilles Balbastre, « Travail détaché, travailleurs enchaînés », Le Monde diplomatique, avril 2014

[3] « Les 35 heures, les retraites, la loi travail : l’attrape-couillon du FN », Visa, 17 mars 2017

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