France Société

Les exclus de la place publique

Le mardi 2 avril 2019, à Paris, le collectif « morts de la rue » rendait hommage aux 566 personnes (nombre bien loin de la réalité comme le rappelle le collectif) décédées sur le trottoir, sur les voies publiques, sur un banc, dans les rues de France en 2018. Autour du kiosque de Jardin Villemin, des plantes mises en pot donnent désormais une deuxième vie à ces mis au ban de la société. Est-ce à dire que notre tolérance envers les SDF sur une place publique ne se réveille qu’à leur mort ?

Le mardi 2 avril 2019, à Paris, le collectif « morts de la rue » rendait hommage aux 566 personnes (nombre bien loin de la réalité comme le rappelle le collectif) décédées sur le trottoir, sur les voies publiques, sur un banc, dans les rues de France en 2018. Autour du kiosque de Jardin Villemin, des plantes mises en pot donnent désormais une deuxième vie à ces mis au ban de la société. Est-ce à dire que notre tolérance envers les SDF sur une place publique ne se réveille qu’à leur mort ?

Aujourd’hui, en effet, la réalité nous rattrape, et nous ne devons plus attendre de voir le nombre de ces personnes fleurir pour réagir.

L’Insee fournit des chiffres alarmants, selon les derniers chiffres datant de 2013 :
« 100 000 accueillis pour des durées plus longues dans des services d’hébergement social ou dans un logement bénéficiant d’un financement public. »
« 2.9 millions de personnes vivaient dans des logements privés de confort ou surpeuplés, le cumul des deux insuffisances concernant 127 000 personnes. »
« 17 000 personnes, également sans logement personnel, recouraient à des solutions individuelles. »
« 33 000 en très grande difficulté (entre la rue et les dispositifs d’accueil d’urgence). » « 100 000 personnes étaient sans domicile. »

Mais nous ne les voyons pas, ces exclus de la société. La réalité qu’ils incarnent est impensable, nous n’en n’avons pas conscience. Nos privilèges biaisent notre regard, et nous ne voyons rien de la désolation.

Pourtant nous sommes les premiers spectateurs de cette misère, elle foule nos pas dans les rues. Du haut de sa tour d’ivoire, le gouvernement n’arbore pas le pavé noirci par le désespoir. Il ne fait que nourrir l’amertume d’être au plus bas. Nous sommes le médiateur : combattons la politique de l’hypocrisie à laquelle s’adonne nos politiques, ne fermons pas les yeux dessus, bouleversons nos consciences loties dans leurs habitudes, et regardons en face ce qui nous fait horreur : l’exclusion.

La rue, boulevard des exclus.

Espace que nous côtoyons tous les jours, la rue est autant le lieu de passages, de rencontres, de codes sociaux destinés à une population aisée qui arborent les vitrines attrayantes des magasins, que celui de la misère. En effet, en un seul espace exigu, deux mondes se croisent et s’évitent. Alors que la pauvreté est le marchepied des lieux de consommation, la classe moyenne et supérieure en sont le pantin. Le centre urbain est le lieu par excellence de la contradiction, le creuset des inégalités sociales.

Cela n’est pas une réalité nouvelle. Au Moyen-âge, les pauvres jouissaient d’un statut « privilégié » : la misère était vue comme un signe d’humilité, certains même choisissaient la pauvreté pour se faire messagers de Dieu. La rue était le lieu par excellence pour lire les Sainte-Ecriture. Mais très vite, ils furent les premiers touchés par les épidémies. Les pestiférés, les lépreux, étaient dès lors rejetés et mis à l’écart vers le XIVème siècle. Leur image ne fit que se dégrader, ils étaient qualifiés de voleurs, de « mauvais mendiants », de criminels. Les premières actions faites pour aider les vagabonds furent adoptées au XVII et XVIIIème siècle, avec l’Hôpital général de 1656 ou le dépôt de mendicité en 1764, visant à réinsérer les vagabonds dans la vie sociale. Néanmoins, ces établissements restaient des lieux où l’on parquait les personnes jugées dangereuses jusqu’à ce qu’on les « guérisse », car il faut rappeler qu’à cette époque, et ce jusque sous Napoléon Ier, la mendicité était vue comme un délit.

L’ère industrielle n’a en réalité fait qu’accentuer ces inégalités et ce rejet, puisque la production massive et effrénée ainsi que la croissance démographique et urbaine étaient vectrices de profondes injustices. Les populations rurales migrèrent vers le centre urbain pour y trouver du travail, mais furent confrontées à la pauvreté, à la hausse des prix du logement. Pour cause : la poussée démographique et les conditions de travail très difficiles pour un médiocre salaire. A l’image de l’Hôpital général de 1656, les « work houses » arrivèrent en Angleterre dès le XVII siècle pour offrir du travail et un logement aux ouvriers. Ces établissements prirent une place centrale lors de la révolution industrielle, époque marquée par les grands débats autour de la charité. Cette institution fut très rapidement un lieu de perdition, où les conditions de vie étaient traumatisantes : couples et familles séparées, rations de nourriture calculées au gramme près, discipline sévère, mortalité forte et au moins 14 heures de travail par jour. L’idée de réinsérer les ouvriers dans la société n’était plus, ces établissements ne servaient qu’à endiguer les demande d’aides de la part de la classe ouvrière. Ces lieux furent interdits en 1948.

Plongés dans cette nouvelle atmosphère industrielle, des auteurs tels que Charles Dickens, ou Victor Hugo ont illustré la pauvreté qui s’abattait parfois sur les plus jeunes âmes dans leurs romans. Dans Les Misérables, Victor Hugo brosse le portrait poignant de plusieurs enfants destinés à vivre dans la rue. Fantine, trop pauvre pour soigner son enfant malade, se fait arracher les deux dents de devant en échange de « deux napoléons ». Loisir pour la classe bourgeoise qui observe l’arracheur de dents faire son travail, torture pour Fantine qui renonce à ce qui fait une partie de son humanité. Cet exemple montre comment en un même endroit, deux mondes qui pourtant se touchent, creusent un gouffre si profond que jamais ils ne pourront se mélanger.

Les pauvres ont depuis la fin du Moyen-âge fait l’objet de l’exclusion, n’étant même pas acceptés dans les rues. Des dispositifs étaient mis en place pour isoler leur misère. Aujourd’hui, ce ne sont plus des dispositifs spéciaux qui visent à exclure les plus pauvres, mais la rue. Notre société semble être développée à son maximum, mais la multiplication de personnes vivant dans la rue est évidente. Alors comment pouvons-nous fermer les yeux sur cette réalité si proche de nous ? Sommes-nous les déserteurs de la misère ? Devons-nous porter l’unique responsabilité de notre fuite ?

L’aménagement urbain au service de l’exclusion : la réalité occultée de la ségrégation socio-spatiale.

L’essor urbain conjoint à l’époque industrielle ne firent qu’aggraver les choses. Nous agissons désormais passivement à la consommation de masse, ahuris par les vitrines des magasins qui à notre insu, nous envoient des signaux de l’idée de bonheur. La tête toujours tournée vers la lumière artificielle des commerces, nous ne pouvons voir le dénuement pourtant réel des sans-abris. L’acteur public met tout en œuvre depuis l’ère industrielle pour contenter les classes dominantes dans des logiques de consommation et de satisfaction permanente. Il est aussi à l’initiative de la fonctionnalisation de l’espace, cherchant à bannir les plus démunis du centre urbain.

Dans le Droit à la ville (1968), Henri Lefebvre étudie la destruction du centre et de la vie urbaine depuis l’arrivée de l’industrialisation. Il fait plusieurs constats, dont un revient à prouver l’existence d’une ségrégation socio-spatiale cachée, au profit de la classe dominante qui occupe le centre de décision : la ville. La classe dite ouvrière est dépendante du centre mais n’en n’a pas accès pour autant. L’habitat devient une simple fonction pour les personnes vivant en périphérie, et non plus une façon d’habiter comme cela est le cas pour les pavillons résidentiels. La ségrégation vise à rendre un lieu morne, sans vie, mais accessible financièrement. On prive les pauvres de la vie et du rythme urbain. De plus, éloigner les classes les plus pauvres du centre-ville, c’est éloigner leurs demandes, leurs besoins. On enlève aux classes « populaires » des armes pour se révolter, et nous les laissons accepter discrètement leurs conditions : symptôme d’une époque où les besoins financiers prévalent sur les besoins sociaux. En effet, il s’agit de choix fait par des urbanistes et gouvernements qui dans l’urgence de la question du logement, sacrifie l’appropriation de la ville, rejette les classes les plus pauvres et satisfait les classes dirigeantes avec un ensemble de signaux qui revoient à une certaine idée du bon vivre dans le centre et dans les banlieues résidentielles. Sans le savoir, nous ne voyons pas la misère car elle est mise sous cloche par un pouvoir qui manipule les codes de la ville. Cela nourrit une peur de la pauvreté, qui renvoie à une insatisfaction permanente, ce dont révulse les classes dirigeantes.

En effet, le 5 novembre 2016, Paris lançait la construction d’hébergements pour SDF et migrants dans le XVI arrondissement, un des arrondissements de Paris qui avec le 2 ème et le 6 ème n’accueillaient pas d’hébergements d’urgence : directement confrontés à la pauvreté, les habitants aisés de cet arrondissement prirent peur de ce qu’ils considèrent sûrement comme une maladie, pouvant gangréner leur confort habituel. Depuis la révolution Haussmannienne, menée à la demande de Napoléon III, le peuple de Paris s’alanguit dans les grandes avenues épurées, la blancheur des immeubles et la richesse suintant des appartements. En effet, cette révolution urbaine a permis de rejeter la classe ouvrière qui occupait le centre urbain, à la faveur des classes nobles : l’espace urbain répond aux attentes de cette classe dirigeante et la fonctionnalisation de l’espace évince le peuple ouvrier de la vie urbaine.

Les aménagements anti-sdf : quand l’audace n’a plus de frontières.

Alors que la ségrégation socio-spatiale ne saute pas aux yeux pour qui ne s’y confronte pas, les aménagements anti-sdf eux sont devant nous. Les voyons-nous pour autant ? Pas toujours. Ils font office de choix stylistiques. Les sièges dans les métros ? « Un nouveau design. »

En réalité, il s’agit de ne pas permettre aux sans domiciles fixes de pourvoir s’allonger pour dormir. Leur sommeil est déjà troublé par l’odeur méphitique des bouches de métros et le grondement du train, il est rendu encore plus pénible par les services publics. Suppression des bancs sous les abris de bus ou accoudoirs pour ne pas pouvoir s’y allonger, pics et autres aménagements devant les magasins, barrières aux coins des rues, suppression des fontaines publiques… On ne se cache plus, ni de notre cruauté envers ceux qui n’ont rien, ni de notre volonté d’exclure, volonté désormais affirmée.

Sur le ton de la satire, la fondation abbé Pierre a lancé le mercredi 13 février 2019 le concours du meilleur dispositif anti-sdf à Paris, pour mettre en relief l’absurdité des actions menées par les acteurs publics contre la pauvreté. L’argent mis au service de notre perfidie pourrait être investie dans des lieux d’hébergements parfois insalubres, dans la réaffectation de lieux abandonnés. Mais en réalité, le confort des habitants du centre-ville passe avant le logement de sans-abris.

Enfin, pour pousser au plus loin l’ignominie, certaines villes comme Tours, Marseille, Nogent-sur-Marne, ont voté des arrêtés anti-mendicité (même si celui de Tours a été annulé par le tribunal administratif) ou une interdiction de fouiller les poubelles au nom « de la santé publique », du « sentiment de sécurité » dans les centres-villes. De la santé publique de qui ? De la classe bourgeoise, des touristes, qui font entrer des capitaux dans les caisses des entreprises privées et de l’Etat. Voilà à quoi se réduit notre solidarité aujourd’hui : permettre à une classe vue comme bénéfique à l’Etat de se sentir bien dans les centres-villes, lieux de consommation par excellence, en étouffant les appels à l’aide des sans-abris.

La politique de l’hypocrisie : une condamnation à mort.

En plus d’une volonté d’anéantissement de la misère, le gouvernement s’efforce de rejeter les migrants, de les stopper aux frontières afin de se mobiliser pour ceux qu’ils appellent « nos sans-abris ».

Employer un tel vocabulaire paternaliste n’est en réalité qu’une façade, une hypocrisie pure. Rien n’est fait pour aider « nos sans-abris ». En effet, dans sa lettre ouverte Blanche Gardin met en avant l’hypocrisie du gouvernement actuel. Alors qu’elle devait recevoir de la part du ministre de la culture Franck Riester une nomination dans l’ordre des Arts et des Lettres, l’humoriste qui ne mâche pas ses mots a refusé en invoquant le fait que « vous [Emmanuel Macron] n’avez pris aucune mesure ambitieuse qui permettrait d’encadrer les loyers dans toutes les villes ou le coût du logement étouffe le budget des plus fragiles…A une période où notre pays bat des records d’expulsions parce que les familles n’arrivent plus à payer leurs loyers. » Elle met l’accent sur un des arguments phares de la campagne électoral de Monsieur Macron : la politique du logement d’abord. Cette politique « a pour ambition de diminuer de manière significative le nombre de personnes sans domicile d’ici 2022, en privilégiant des solutions pérennes de retour au logement, plutôt que la multiplication de réponses d’hébergement de court terme. » (Ministère de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales). Néanmoins, comme le souligne l’humoriste, le gouvernement n’a fait qu’adopter des lois allant à l’encontre de cet alléchant projet (diminution des APL, suppression de l’ISF, coupe budgétaire destinée à la construction des logements sociaux, etc.). Beaucoup pour les classes supérieures, très peu pour les pauvres.

Ainsi, les migrants sont soit accueillis dans des conditions misérables, soit laissés engloutis par la mer depuis que le bateau Aquarius ne peut plus venir les sauver de la noyade. L’espoir que représente l’Europe pour les réfugiés perd de sa réalité au fur et à mesure que nos gouvernements prennent de nouvelles décisions à leur encontre. La ministre des armées, Florence Parly, s’est engagée auprès du premier ministre libyen Fayez el-Sarraj à ce que la France envoie six zodiacs aux garde-côtes libyens en charge de réguler le flux migratoire. Les ONG se sont indignées de cet accord, qui accepte tacitement selon eux la violation des droits de l’homme. Les garde-côtes ne sont en effet pas reconnus pour leur bonté envers les migrants (Reuters, 21/02/19). Autre actualité qui laisse à penser que nos politiciens ne connaissent plus rien à l’entraide, les propos du ministre de l’Intérieur Christophe Castaner accusant les ONG d’avoir été les « complices des passeurs » en méditerranée (Libération, 8/04/19). Accusations scandaleuses, quand nous savons que les passeurs s’enrichissent sur la vie d’innocents qui ne cherchent qu’à fuir un pays où règne l’insécurité.

A quand le réveil citoyen ?

Les pauvres ont toujours fait l’objet d’une répression sociale, menée par les puissances gouvernementales et acceptée de façon tacite par les classes privilégiées. De la fin du Moyen-Age à aujourd’hui, les inégalités persistent. En effet, alors que notre société post-industrielle a tenté de régler la question du logement après des vagues de boom démographique, la réponse apportée a en réalité créé d’autres formes d’inégalités. De nouvelles strates de la société se sont formées, chacune cantonnée à un lieu particulier. La ségrégation socio-spatiale est l’un des pans de ces nouvelles inégalités générées par la crise du logement, mais à celle-ci d’autres se cumulent et ne touchent toujours que les personnes les plus démunies : manque certain d’accès à la culture, à l’éducation, et donc à l’emploi. En ce sens, les inégalités aujourd’hui sont vicieuses et fourmillent : c’est ce qui rend l’exclusion beaucoup plus dangereuse, car elle ne saute plus aux yeux. En effet, elle rentre dans une normalité, un quotidien. Le centre-ville exacerbe cette injustice, mais la société de consommation que ce lieu incarne voile notre regard. A l’inverse, la ségrégation socio-spatiale vise à détourner notre attention, et participe même à bannir une certaine couche de la population, celle qui n’a pas le choix. Tout est mis en œuvre pour rejeter celui qui n’a pas la même chance que nous.

Ainsi, le mensonge politique est triple :
Mensonge envers celui d’au-delà les frontières, à qui l’on souhaite que le voyage se solde par une malheureuse tempête car nous avons « nos » SDF.
Mensonge, envers ces personnes qui arpentent honteusement les rues, qui n’ont nulle part où aller, parce qu’on leur promet un toit, mais l’on juge que la promesse suffit, et que l’espoir fait office de foyer.
Mensonge envers nous, citoyens lambdas, qui pensons que la misère recule, alors qu’elle se cache, derrière l’ignoble ségrégation-socio spatiale, aussi laide par ses bâtisses que par la réalité qu’elles abritent.

Si le pouvoir central ne veut pas agir, le réveil citoyen s’impose. N’oublions pas que parfois ce sont les plus grands qui naissent dans la rue : une légende situe la naissance d’Edith Gassion, connue sous le nom d’Edith Piaf sur les marches d’un immeuble. Ce qui est certain, c’est que la chanteuse a connu l’extrême pauvreté dès son plus jeune âge. Aujourd’hui, nous vénérons son immense talent.

Nous avons les moyens matériels d’agir. Nous avons aussi la raison, l’intelligence de produire de belles choses. Utilisons nos capacités à bon escient, ne les laissons pas tomber dans les catacombes de la pensée dirigée par l’argent, la consommation et les intérêts personnels qui contaminent notre société.

Anaëlle Larue

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