Décryptage La Rédac' Monde Société

De quoi le masculinisme est-il le nom ? (Partie 1/2)

En février dernier, des personnalités influentes de l’espace médiatique sont mis sous les feux des projecteurs. La raison ? Leur association au groupe privée Facebook de la Ligue du LOL, et leur participation aux campagnes de harcèlement en ligne contre des personnes pour cause de leurs revendications politiques, leur appartenance religieuse et/ou leur orientation sexuelle.

En février dernier, des personnalités influentes de l’espace médiatique sont mis sous les feux des projecteurs. La raison ? Leur association au groupe privée Facebook de la Ligue du LOL, et leur participation aux campagnes de harcèlement en ligne contre des personnes pour cause de leurs revendications politiques, leur appartenance religieuse et/ou leur orientation sexuelle. Si à l’origine « cette histoire de Ligue du LOL c’est une histoire de garçon et d’humour​ » comme le mentionne Victoire Tuaillon, en y portant un regard plus analytique, on constate que ce groupuscule numérique participe à la construction de la masculinité de ses membres. En effet, Valérie Rey-Robert rappelle le principe de l’entre-soi masculin : ​« Les boy’s club désigne simplement la socialisation masculine […] où l’on construit et entretient sa masculinité sur le dos des minorités. » Cette définition est similaire à celle de Michael Kimmel, dans Guyland : The Perilous World Where Boys Become Men, lorsqu’il mentionne la masculinité comme ​« expérience homosocial, performée et jugée par les autres hommes. » Et bien que le masculinisme soit caractérisé dans les médias par quelques figures autoproclamées “intellectuelles”, bénéficiant d’une certaine visibilité, il est surtout associé à diverses petits réseaux d’hommes isolés se formant autour de l’idée qu’il y aurait une “crise de la masculinité” et un accroissement progressif et dangereux de la “misandrie”. Les groupuscules masculinistes sont donc des usines de fabrique et de maintien de la masculinité.

Le 6 décembre 1989, Marc Lépine se suicide après avoir causé la mort de vingt-huit personnes. Vingt-quatre d’entre elles étaient des femmes, et parmi ces femmes, quatorze étaient étudiantes à l’Ecole polytechnique de Montréal. Il justifie cette attaque dans sa lettre de suicide, rétorquant que les féministes seraient des ​« opportunistes ​» qui ne chercheraient qu’à ​« conserver les avantages des femmes (ex : assurances moins chères, congé de maternité prolongé précédé d’un retrait préventif, etc.) tout en s’accaparant de ceux des hommes​ ». Si la tuerie est d’abord décrite comme l’acte singulier d’un ​« tireur fou », on observe progressivement une politisation de ses revendications par une réappropriation symbolique de son crime. Ceci prend des proportions telles que des blogueurs anti-féministes rebaptisent le 6 décembre la Saint-Marc en ​« souvenir de la première contre-attaque contre les féminazies dans la guerre contre les hommes. ​ » Par la suite, de nombreuses menaces d’attaques se réfèrent à cette journée sanglante, comme en 2014, lorsque la vidéaste et militante féministe Anita Sarkeesian se voit dans l’obligation d’annuler sa venue à l’Université d’État de l’Utah, menacée par des masculinistes près à réaliser ​« le plus grand massacre de l’histoire américaine​​ ». Le Canada revit une nouvelle fois cet événement traumatique, cette fois-ci à Toronto : Alek Minassian fait dix mort le 23 avril 2018. La rage qui animait Alek rappelle d’une certaine manière celle de Marc, 29 ans auparavant : ​« La rébellion des Incels a déjà commencé. » S’il ne fait pas explicitement mention des féministes comme ce fut le cas de son prédécesseur, le groupe auquel il se réfère présente une vision de la société semblable à celle de Marc. Ils rendent responsables les femmes de leur “mal être” et de leur absence de popularité sur le marché de l’amour et du sexe. Ils sont convaincus que le monde est à présent façonné aux avantages de la gente féminine, contre l’épanouissement des hommes qui seraient symboliquement castrés.

Si l’aspect politique et militant des tueries et menaces précédemment mentionnées ne semble pas évident, il est important de prendre en compte le discours des hommes qui encouragent les leurs à passer à l’acte, et idolâtrent ceux qui ont eu l’audace de le faire. Cela ne correspond pas aux féminicides communs, qui sont le fait d’époux (ou ex-époux) ou de conjoints (ou ex-conjoints). Il s’agit d’une politisation de la misogynie mise en acte au travers d’assassinats. ​« ​Les masculinistes font de leur misogynie un combat politique » explique Patric Jean, réalisateur belge à l’origine du documentaire ​La domination masculine​, qui lui valut aussi des menaces de mort de la part de groupuscules masculinistes. Le masculinisme est donc une politisation de la misogynie, visant particulièrement les femmes qui n’épousent pas la ​féminité en tant qu’essence complémentaire, hiérarchique, opposée, et inférieure à la ​masculinité​. Pire encore, et c’est là que le masculinisme vise particulièrement les militantes féministes, c’est la haine de celles qui questionnent les normes de genre, les déconstruisent, les décrédibilisent, les nient.

Toutefois, comme le souligne Patric Jean ​« […] leur idéologie est partagée partout […] ​»​. Il est donc curieux de définir le masculinisme comme un mouvement social à part entière, au sein d’une société où la haine des femmes – bien que pas nommée comme telle – fait ​relativement l’unanimité. De plus, si leurs idées semblent assimilées par une grande partie des individus, nous n’observons pas d’actions collectives massives. Il semble donc difficile de le définir par ce qu’on entend habituellement lorsqu’on parle de mouvement social au vu de l’absence d’actions collectives massives et concrètes, et de la présence de leur idéologie dans toutes les sphères sociales. En effet, la misogynie des masculinistes, bien que ceux-ci ne semblent pas en avoir conscience, est une norme sociale. Une première difficulté se pose donc sur l’analyse de ce supposé mouvement : est-il juste de considérer le masculinisme comme un mouvement social ? La politisation d’une pensée partagée par un groupe d’individus est-il suffisant pour définir l’idéologie de cedit groupe comme tel ? L’absence d’actions collectives est-elle absence de mouvement social ? En bref, comment définir et comprendre le mouvement masculiniste en tant que mouvement social, alors que celui-ci ne semble pas remplir les critères de caractérisation communes d’un mouvement social, et ce, malgré les revendications de ses parties ?

Qu’est ce qu’un mouvement social ? : ce qu’en dit la sociologie des mouvements sociaux et de l’action collective

Le mouvement social se définit traditionnellement comme un « ensemble de formes de protestation » vis-à-vis d’une cause commune. Il consiste donc en la mobilisation de plusieurs individus qui vont former un réseau, s’organiser pour mettre en place des actions collectives plus ou moins massives, relatives à l’étendue du réseau auquel ils appartiennent, et en faveur de leur(s) intérêt(s). Si l’action collective en soi, dénuée de sens politique, peut être observée dans toutes les sphères sociales, ici elle prend le sens d’un agir contre et/ou d’un agir pour. Il y a une intentionnalité commune à l’action collective dans les mouvements sociaux, un agenda politique tourné vers l’établissement d’un « nouvel ordre de vie » (Herbert Blumer [1]). Dès lors, une interrogation surgit inévitablement : comment et pourquoi apparaissent les mouvements sociaux ?

Les sociétés sont structurées par des normes et des valeurs qui préexistent et sont intégrées par les individus. Mais celles-ci étant abstraites, elles conduisent certains individus à une impossibilité les faire coïncider à soi. Il y a une confrontation entre ce qui est prescrit par la société et les possibilités qui s’offrent à eux de se conformer aux normes, ceci dépendant d’autres variables. Prenons en illustration le mythe méritocratique américain du self-made-man. Le mythe du “rêve américain” s’est construit autour du discours selon lequel le succès ne serait qu’une question d’investissement personnel et de volonté, dépendant seulement des individus, et supposant donc que la réussite est à la portée de tous. Les variables du genre, de la race ou encore de l’orientation sexuelle ne sont pas prises en compte dans la construction du mythe puisqu’il suppose que les individus sont jugés sur leurs compétences et non sur leurs caractéristiques sociales. De là naît donc une frustration, qu’il ne faut pas entendre au sens affectif mais comme un fait social, c’est-à-dire au sens de chute des possibilités envisagées par les individus qui réalisent qu’ils ne pourront pas s’offrir l’idéal-type de mode de vie que la société les contraint à poursuivre (et qui sera devenue progressivement un désir personnel).

Toutefois, cette théorie n’est pas valable pour toutes les sociétés. En effet, certains cas de frustration ne vont pas amener à l’avènement de mouvements sociaux si, parmi les normes et valeurs sociales, les libertés individuelles et la responsabilité sont centrales. Dans ce type de situation, l’individu se considère comme responsable de son échec. Mais alors, comment expliquer l’avènement de mouvements sociaux dans le contexte américain au sein duquel circule le mythe du self-made-man, lui-même contenant des valeurs liées aux libertés individuelles et à la responsabilité ? Pour comprendre cela, il faut se pencher sur les changements politiques et sociaux. Le politologue Ted Gurr [2] introduit la notion de frustration relative en constatant que les mouvements sociaux n’étaient pas toujours portés par des individus totalement isolés de la vie sociale, mais aussi par des individus qui ne le sont que partiellement. Or, tout le problème se trouve dans cette dimension partielle. Ici, la frustration sera le fait d’un accroissement des attentes, conséquence d’une amélioration des conditions sociales. Le sociologue Pitirim Sorokin parle de statuts désaffinitaires pour illustrer ce même phénomène de sentiment d’incohérence entre les différents statuts sociaux qu’occupent les individus au sein des différentes sphères sociales. En somme, la frustration relative « désigne un état de tension, une satisfaction attendue et refusée, génératrice d’un potentiel de mécontentement et de violence. »

La thèse de la frustration relative permet de généraliser le regard que l’on porte sur les mouvements sociaux comme le fait de la “masse”. En supposant que la frustration ne vient pas que des personnes exclues mais aussi de celles qui sont déjà incluses, on peut se pencher sur les classes supérieurs et privilégiées, et observer son expression en son sein. On constate que dans ce cas de figure, la frustration ne naît pas de l’exclusion du groupe mais de l’inclusion des individus extérieurs au groupe, et donc de la suppression progressive des frontières symboliques entre eux et les autres. Le masculinisme peut donc, a priori, être analysé en terme de frustration relative. En effet, les masculinistes défendent un ordre social hiérarchique qui leur semble être progressivement en train de s’anéantir, entraînant l’inclusion d’une frange de la population à une échelle dont ils veulent conserver l’exclusivité. On peut conclure dans un premier temps que le masculinisme s’apparente à un mouvement social car on constate qu’il y a des collectivités, des intérêts communs, et une volonté de changer l’ordre social.

La seconde partie approfondira la question des revendications masculinistes en revenant sur les origines scientifiques et historiques de la “crise de la masculinité”.

Christie Kainze-Mavala


Illustration réalisée par Anna Pallier


Mention spéciale à Didier Lapeyronnie, sociologue et enseignant à la Faculté des Lettres de Sorbonne Université, pour son cours d’introduction à la sociologie des mouvements sociaux et de l’action collective.

Sources

NEVEU Érik. Sociologie des mouvements sociaux, Collection Repères, La Découverte (éd.), 2015 (6e édition).

[1] BLUMER Herbert. « Collective behaviour », Principles of Sociology, A. M. Lee (éd.), Barnes and Noble, New York, 1946, pp. 67-121.

[2] GURR Ted, Why Men Rebel ?, Princeton University Press (éd.), Princeton, 1970.

0 comments on “De quoi le masculinisme est-il le nom ? (Partie 1/2)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :