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1 an de feu et de sang : la précarité guidant le peuple

Au tournant du premier anniversaire du mouvement social des Gilets Jaunes, lasituation sociale du pays ne s’améliore pas. Un jeune étudiant s’est immolé par le feupour protester contre la précarité chez les étudiants, le mois dernier. Mais, au grédesmugissements et des mutilés, l’État répond par la mutilation de ses détracteurs et legouvernement regarde en chien de faïence le feu se consumer sous ses yeux.

Au tournant du premier anniversaire du mouvement social des Gilets Jaunes, la situation sociale du pays ne s’améliore pas. Un jeune étudiant s’est immolé par le feu pour protester contre la précarité chez les étudiants, le mois dernier. Mais, au gré des mugissements et des mutilés, l’État répond par la mutilation de ses détracteurs et le gouvernement regarde en chien de faïence le feu se consumer sous ses yeux.

Il y a quelques semaines, Anas, un jeune étudiant lyonnais en licence de sciences politiques a fait frémir la France toute entière en commettant l’irréparable [1]. En s’immolant par le feu devant un bâtiment du CROUS de son université, le geste sonne depuis comme l’espoir d’un (r)éveil de conscience collective. Sa dimension politique, souvent occultée par les différents politiciens et éditorialistes qui se sont succédés sur les plateaux télévisés, est en tout point rationnelle avec le climat ambiant actuel. De surcroît, cette tentative de conscientisation collective n’est pas sans rappeler celle de l’étudiant tchécoslovaque Jan Palach à Prague en 1969 [2] pour lutter contre l’invasion communiste, ou encore celle du vendeur ambulant Mohamed Bouazizi en 2010 en Tunisie [3], elles aussi qui revêtaient des revendications politiques évidentes. Mais, en réaction à cet acte clairement revendiqué, ce fléau qui affecte la majorité des étudiants fait toujours rage, et, dans ce même état d’inertie et d’inaction que pour le climat, l’État feint de ne pas l’omettre.

Si les différents syndicats étudiants (UNEF, Solidaires, entre autres) ont appelé à manifester partout en France, le gouvernement reste de marbre. Dans les rues, la précarité tue, mais dans les universités aussi. Cachée du grand jour sans doute par le cadre institutionnel qui participe à dissimuler faits et clairvoyance, la misère entre les murs des facultés fait là aussi ravage. Par ailleurs, les étudiants et les retraités sont les premiers à être affectés par la pauvreté. En France, à l’image d’Anas, qui est toujours plongé dans le coma plusieurs semaines après son acte, un étudiant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté [4]. Alors, la jeunesse s’active : des assemblées générales sont organisées dans les facultés, des rassemblements se forment et des marches partout en France font déambuler des milliers de manifestants dans les rues et les villes. Mais c’était sans compter sur les interventions et les intentions pernicieuses des grands groupes. Les médias de masse se sont emparés du sujet véritable qu’est celui de la précarité étudiante et l’ont remplacé par des préoccupations tierces, comme par exemple la grève nationale du 5 décembre 2019, annoncée comme le grand rassemblement national. Cet événement, quoiqu’il ne soit aucunement à négliger tant il a un point démocratique considérable, sert de véritable leurre pour ces médias, sinon de formidable cheval de Troie pour l’État. Aux antipodes du sens de l’adage « diviser pour mieux régner », ici, « rassembler pour tirer dans le tas » parait être le mot d’ordre.

© Anna Pallier

Le sociologue, philosophe et économiste français Frédéric Lordon, dans un article de blog du Monde diplomatique le 15 novembre, le rappelle : « Que la précarité tue, c’est donc l’une des propriétés du néolibéralisme les plus sûrement établies. La tragique nouveauté avec l’immolation d’Anas, c’est que des responsables sont désignés par la victime même » [5]. Ce résultat est le fruit, la finalité d’une politique néolibérale acerbe qui, par le truchement de ces mêmes techniques utilisées dans les années 1980 en Grande-Bretagne et aux États-Unis, respectivement par Margaret Thatcher et Ronald Reagan, vise à réduire à néant le système de protection sociale des populations. En martelant avec force et à grands coups de réformes la volonté gouvernementale toute affichée de réduire les dépenses publiques afin de renflouer la dette publique, cette manœuvre est destructrice pour les plus démunis. Ses moyens d’action sont notamment des programmes de privatisation des entreprises d’État (par exemple, le groupe ADP avec les aéroports de Paris, la Française des Jeux, etc.) [6], la réduction des dépenses publiques allouées à des politiques sociales (baisse des allocations familiales, chômage, logement, comme à l’été 2017) [7] ou encore l’augmentation du temps de travail hebdomadaire et le recul d’âge de départ à la retraite. En somme, une politique qui rime avec une dérégulation du marché et l’absence de moyens institutionnels et financiers pour soutenir les plus pauvres.   

Mais alors, une question se pose : qu’est-ce qui justifie une politique d’austérité aussi acerbe à l’égard des plus précaires ? En réalité, la réponse est simple. Comme nous venons présentement de le souligner, tout découle de cette logique néolibérale qui conduit la France à produire de la précarité en son sein ; produire oui, car la doctrine veut la dérégulation du marché. Or, et on le voit très bien, les grandes théories selon lesquelles produire plus procure un ruissellement de la richesse sont fausses. Sinon, comment expliquer que, partout dans le monde, les riches soient encore plus riches de jour en jour sans que, pour autant, les personnes qui sont à leur service, ne s’enrichissent pas, elles aussi. Si, d’une part, il est rediscuté la somme allouée à l’aide personnalisée au logement (APL) – dans le sens de la baisse – et que, d’autre part, le débat public est obstrué sans arrêt par une même rengaine conservatrice visant à rediscuter l’âge de départ à la retraite – dans le sens du recul –, la néo-libéralisation ne s’accorde que trop bien avec les fins de mois difficiles de nos concitoyens les plus démunis. Et, une nouvelle fois, étudiants et retraités – autrement dit, précaires – se retrouvent dans un même sac et dans le viseur du gouvernement ! À la fois, dans ce sac, ils sont rassemblés, mais y mettent aussi leur argent.

En définitive, c’est en parfait semblant de paradoxe que l’on voit l’État s’afférer ainsi auprès des plus démunis pour tenter, soit-disant, de rembourser la dette publique. À en suivre la logique de Macron et de ses sbires de la finance, il est évident de considérer que libéralisation de l’économie rime avec écrasement des plus démunis. Ce n’est pas une erreur de sa part ou un mauvais calcul ; tout marche comme sur des roulettes. L’appareil d’État néolibéral français est en marche, et n’en déplaise à Anas, il n’en sera autrement. À la recherche de davantage de pouvoir d’achat ne pleuvent non pas les billets mais les grenades lacrymogènes et tirs de LBD (lanceurs de balles de défense). Les bouffons peuvent tomber, les rois sont bien gardés.

Victor Penin


Illustration réalisée par Anna Pallier


[1] « Précarité étudiante en France : « Notre galère, c’est aussi celle de nos familles » », France 24, 26/11/2019

[2] « « Torche numéro 1 » : l’histoire du martyr de Jan Palach, qui s’immolait à Prague il y a 50 ans », France Culture, 14/01/2019

[3] « TUNISIE L’ÉTINCELLE MOHAMED BOUAZIZI », L’Humanité, 18/12/2015

[4] « Que disent les chiffres sur la précarité étudiante? », Le Journal du Dimanche, 13/11/2019

[5] « La précarité tue, le capitalisme tue, le macronisme tue », Le Monde diplomatique, 15/11/2019

[6] « Pourquoi la privatisation d’ADP est écologiquement irresponsable », Les Inrockuptibles, 14/10/2019

[7] « Les APL vont baisser pour 1,2 millions d’allocataires, 600 000 autres n’en toucheront plus », Révolution Permanente, 07/11/2019

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