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Les Misérables de Ladj Ly : itinéraire d’une Nouvelle Vague du cinéma français

Tout part d’un collectif, d’une initiative, d’un nouveau mot : Kourtrajmé. Une bande de potes dans les années 90 qui, fatigués de voir les mêmes sujets traités dans le cinéma français avec, les mêmes protagonistes, les mêmes sphères et les mêmes trames, choisissent de prendre leur caméra et de filmer des situations loufoques, des lieux, des ambiances ou alors de s’approprier des genres émergeant de l’époque, comme le court métrage ou le clip.

Une entité pour un nouvel angle de vue

Tout part d’un collectif, d’une initiative, d’un nouveau mot : Kourtrajmé. Une bande de potes dans les années 90 qui, fatigués de voir les mêmes sujets traités dans le cinéma français avec, les mêmes protagonistes, les mêmes sphères et les mêmes trames, choisissent de prendre leur caméra et de filmer des situations loufoques, des lieux, des ambiances ou alors de s’approprier des genres émergeant de l’époque, comme le court métrage ou le clip. C’est avec ce terreau de techniques irrévérencieuses, atypiques, assumant une volonté d’absurde, de « je-m’en-foutisme » face à une régularité dans la création et des enjeux esthétiques mine de rien, nouveaux et qui prône un certain rejet de la manière dont les films construisent ces mythes (cinématographiques) français ; par exemple, de manière schématique : un drame traitant d’un triangle amoureux entre trois jeunes universitaires parisien(ne)s habitant dans un 60m² rive gauche. Kourtrajmé veut voir des nouvelles têtes, des nouveaux sujets, des nouveaux lieux ! Aujourd’hui, le collectif s’est institutionnalisé, les jeunes potes sont devenus des cinéastes renommés et respectés dans « la grande famille » du cinéma français, les plus connus étant Kim Chapiron et Romain Gavras qui maintenant ont la carte pour réaliser ce qu’ils veulent. D’une manière plus « physique », plus concrète, Ladj Ly a ouvert une école de cinéma gratuite en 2018 à Clichy-sous-bois et Montfermeil, une initiative qui permet de prendre conscience du poids de cette association d’artiste qui commence à prendre des allures de fonction publique réjouissante pour la jeune génération qui arrive, qui a envie de faire de l’audiovisuel et surtout du cinéma et de donner la visibilité trop minoritaire aux minorités, aux provinciaux, aux banlieusards, aux ruraux, à la France dans sa globalité tout simplement.

Un nouveau cri vingt ans plus tard

Le film a une unité de temps bien particulière, il se déroule sur une journée : Stéphane est un policier originaire de Cherbourg qui décide venir dans le 93 pour se rapprocher de son fils. Ainsi, il intègre la brigade anti-criminalité de Montfermeil. Il va faire la rencontre de ses nouveaux coéquipiers, Chris et Gwada, deux « bacqueux » d’expérience. Il découvre rapidement les tensions entre les différents groupes du quartier, les arrangements entre les locaux, entre les policiers et les habitants, etc. Les trois protagonistes se déplacent dans la ville et alors qu’ils se trouvent débordés lors d’une interpellation, un drone filme leurs moindres faits et gestes et une bavure de l’un d’entre eux sur un enfant est filmé. La genèse de ce récit est inspirée par les violences filmées en 2008 par Ladj Ly lui même qui a assisté à cet abus commis dans un hall d’immeuble par deux policiers du commissariat de Gagny qui ont été par la suite poursuivis pour « violences volontaires par dépositaire de l’autorité publique, avec arme et en réunion » le 14 octobre 2008 à Montfermeil sur Abdoulaye Fofana, un étudiant de 20 ans habitant la cité des Bosquets et qui a subi une incapacité totale de travail de deux jours. Les Misérables s’inspire de faits passés, que cela date de 2008, de 2005 durant les émeutes dans les banlieues françaises ou qu’ils soient ancrés dans le quotidien. En cela, le film se positionne en tant que flambeau brûlant sur la situation des banlieues aujourd’hui, se plaçant en héritier cinématographique de La Haine, oeuvre manifeste de cette même situation il y a vingt ans (et le spectateur y pense de nombreuses fois durant le film). En effet, Kassovitz à l’époque s’est inspiré de l’affaire Makomé M’Bowolé en 1993. Le cri d’alerte s’éternise donc depuis vingt ans, alors pourquoi le film apparaît si nouveau, si éclairant, si incisif ?

Tous Misérables

Le film peut s’apparenter à un tableau, une fresque. Un triptyque bien distant où on dissèque la composition d’un récit sur une journée. La scène d’exposition exécute les critères demandés pour le début d’une oeuvre mais en traitant d’un événement où s’identifie chaque citoyen français que celui-ci soit attaché ou non à la culture du football : la coupe du monde 2018. Le film nous renvoie aux images de cet été où durant un mois le football permettait un langage universel ; le cinéma nous rapporte ces moments de liesse, de communion phénoménale entre les différentes structures, les différents individus de la société française à ce moment précis. Le deuxième tableau, le plus long, nous projette non pas un événement mais le quotidien, l’habitude, la confrontation entre deux entités. Le dernier tableau pose la question du « pourquoi , » et surtout du « qu’est ce qu’on fait ? ». Aujourd’hui, plus largement, que fait-on des gens dans la misère ?  Parce que le film insiste sur ça, l’affrontement montre que les « bacqueux » et les habitants de ces quartiers sont tous deux délaissés par les politiques publiques et le gouvernement et que ce déni de la part de ces sphères crée une misère commune. Ainsi, le film se réfère à bon escient à Victor Hugo tout au long de la construction du film et assume sa pensée en projetant cette phrase du livre originel des Misérables : « Mes amis, retenez ceci : il n’y a ni mauvaises herbes, ni mauvais hommes, il n’y a que de mauvais cultivateurs. » Ainsi, le film met en exergue un constat que l’un des plus grands penseurs des siècles passés avait déjà réalisé : la misère est un terreau commun décidé par des sphères directrices désintéressées de celle-ci.

Marjolaine Montoux


Illustration réalisée par Salomé Taverne-Antoine

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