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Jojo Rabbit : histoire d’un endoctrinement précoce

Présenté comme le petit ovni de ce début d’année, Jojo Rabbit de et avec Taika Waititi s’empare d’une période éminemment cinématographique : la Seconde Guerre mondiale. Le récit est celui de Jojo, un petit garçon allemand, convaincu des idées nazies, rentrant dans la Hitlerjungend (les Jeunesses hitlériennes) ayant pour ami imaginaire Adolf Hitler. Le scénario a été écrit en 2011 et pendant des années celui-ci a toujours été refusé jusqu’à ce que la Fox se décide à le produire tant le projet semblait singulier (ce qui est assez étonnant pour un grand studio de production et qui me semble-t-il, est à saluer). Le réalisateur propose une création étonnante et curieuse, une fable satirique sur l’altérité, l’embrigadement et la jeunesse, tout en tordant les codes de la satire en proposant un parti pris de mise en scène original : le choix du point de vue de l’enfant.

Présenté comme le petit ovni de ce début d’année, Jojo Rabbit de et avec Taika Waititi s’empare d’une période éminemment cinématographique : la Seconde Guerre mondiale. Le récit est celui de Jojo, un petit garçon allemand, convaincu des idées nazies, rentrant dans la Hitlerjungend (les Jeunesses hitlériennes) ayant pour ami imaginaire Adolf Hitler. Le scénario a été écrit en 2011 et pendant des années celui-ci a toujours été refusé jusqu’à ce que la Fox se décide à le produire tant le projet semblait singulier (ce qui est assez étonnant pour un grand studio de production et qui me semble-t-il, est à saluer). Le réalisateur propose une création étonnante et curieuse, une fable satirique sur l’altérité, l’embrigadement et la jeunesse, tout en tordant les codes de la satire en proposant un parti pris de mise en scène original : le choix du point de vue de l’enfant. L’occasion de revenir sur les liens perméables et ouverts qu’entretiennent le genre satirique et la période de la Seconde Guerre mondiale au cinéma.

Rétrospective cinématographique de la satire face au nazisme

Il existe énormément de films satiriques sur la Seconde Guerre mondiale revendiquant une caricature, un conte philosophico-satirique ou des situations burlesques où le prisme de vue est différent : tout d’abord du point de vue des communautés qui ont subi le génocide, c’est le cas dans La Vie est belle de et avec Roberto Benigni où celui-ci joue un père qui, pour éviter de montrer la réalité des camps de concentration nazi à son fils, lui fait croire que tout ceci n’est qu’un jeu de piste dans le but de retrouver sa mère. Le spectateur adopte aussi cette croyance ludique face à un sujet pourtant délicat et une réalité beaucoup plus sombre.

La satire s’utilise aussi du point de vue du régime nazi ; cette idée que la caricature et l’humour naissent « dans l’oeuf » permet de rendre l’image du nazi totalement absurde et ridicule : ce que fait Michel Hazanavicius dans OSS 117 : Rio ne répond plus où Hubert Bonisseur de la Bath se rend à Rio de Janeiro, s’associant au Mossad dans le but de trouver une liste d’anciens collaborateurs français détenue par un ancien dignitaire nazi. Hazanavicius est un réalisateur se revendiquant du pastiche. Il fait des collages et c’est ce qui marche : il permet ainsi de reprendre des clichés de films d’espionnages ou des films d’aventures français des années 60 et 70 (dixit Le Magnifique et L’Homme de Rio) permettant ainsi de tourner en ridicule non seulement son personnage iconique joué par Dujardin mais surtout les personnages secondaires : les nazis, tellement pathétiques que leurs réactions en deviennent théâtrales. Une séquence qui révèle ce pathos emprunté par la figure du nazi est celle du discours de Von Zimmel qui reprend la tirade de l’usurier juif, Shylock dans l’acte III, scène 1 du Marchand de Venise de William Shakespeare. Il remplace la terminologie « juif » par « nazi » renversant totalement les enjeux de la réplique et rendant le personnage encore plus grotesque :

« Un Nazi n’a-t-il pas des yeux ? Un Nazi n’a-t-il pas des mains, des organes, des dimensions, des sens, de l’affection, de la passion […] Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ? Et si vous nous bafouez, ne nous vengerons-nous pas ? »

La technique satirique dont s’inspire le plus Waititi pour Jojo Rabbit est celle de Chaplin dans Le Dictateur où, pour s’attaquer aux idées totalitaires hitlériennes, Chaplin ne voit rien de plus logique que de s’attaquer au créateur de celles-ci. Chaplin choisit de créer un artefact d’Hitler en la personne d’Hynkel, dictateur de la Tomania. Dans une des séquences très connues du film, Hynkel prononce un discours. L’exercice de tourner en ridicule Hitler opère très facilement, tout d’abord par la gestuelle très théâtrale du personnage, par ses vociférations et surtout sa langue à moitié compréhensible : Hynkel mélange les langues et en invente des mots. Des borborygmes, des toussotements se joignent au discours et créent un personnage extrêmement brutal, proche de la folie et en même temps, un individu complètement caricatural qui ressemble plus à une marionnette enfantine qu’à un dictateur et c’est cette frontière poreuse entre violence et impuissance du personnage qui suscite le rire chez le spectateur.

À travers la satire : le point de vue de l’enfant

Enfin, la satire est adoptée pour se moquer, certes, de tout le décorum de cette période, mais elle est aussi directement imprégnée à travers l’image du Führer, Adolf Hitler. C’est l’essence même du rôle de Waititi dans Jojo Rabbit. En effet, Hitler est l’ami imaginaire de l’enfant mais c’est surtout à travers la voix de l’enfant, à travers ses paroles et son fanatisme que s’exprime Hitler. La manière dont l’enfant éructe sur sa mère, tape du poing sur la table et profère ses croyances nauséabondes sont la preuve que le double imaginaire de l’enfant qu’est Hitler n’est ni plus ni moins la personnalisation de son adhésion aux idées nazies. Et c’est de ce point de vue là que le film excelle : le choix de mise en scène qui fonctionne dans Jojo Rabbit et qui permet de rester dans un questionnement satirique et décalé est celui du point de vue : celui d’un enfant. La figure de l’enfant est assez inédite dans ce film car il amène à un parti pris original par rapport à ces  antécédents cinématographiques.

Dans d’autres oeuvres, la place de l’enfant durant cette période n’est pas exposée à travers une tonalité satirique, au contraire, dans des contextes comme ceux de la Seconde Guerre mondiale, de l’Occupation ou de la Shoah, l’enfant est un moyen d’entrer dans le récit ou même de créer un contraste avec la situation qui se passe autour de lui. Dans une oeuvre comme La Liste de Shindler réalisée par Steven Spielberg, le personnage de « la petite fille au manteau rouge » permet de créer une dichotomie entre la situation qui se déroule (la liquidation du ghetto de Cracovie en 1943) et la petite fille, figure de l’innocence par excellence perdue dans ce paysage désordonné. De plus, le choix du manteau rouge comme seul élément de couleur dans un film en format noir et blanc permet de rendre ce décalage plus saillant encore. Dans un même registre se revendiquant du drame et de l’historique, Le Tambour de Volker Schlöndorff adopte le prisme de vue enfantin pour montrer l’horreur du régime totalitaire nazi mis en place et ce, sur une longue période, des années 30 jusqu’à la mort de Staline en 1953. L’histoire est celle d’Oskar (ressemblant énormément à Jojo) qui se voit offrir un tambour lors de son troisième anniversaire, voyant les changements de son pays, celui ci refuse de grandir et de fait, refuse le monde des adultes qu’il voit comme malade. Son tambour devient un recours, un moyen d’exprimer son humeur, ses sentiments selon le rythme auquel il frappe. La figure de l’enfant permet au spectateur de se mettre à la hauteur d’une conscience qui est encore en train de grandir et qui connaît trop tôt, à ses dépends la violence et la bassesse de la société.  

À contrario de Jojo Rabbit, où le parti pris de mise en scène concernant la figure de l’enfant est de définir celui-ci comme une conscience déjà enrôlée dans un système de pensée : en effet, la première image du personnage que le spectateur découvre est un jeune garçon devant son miroir, tout fier d’être dans son habit des jeunesses hitlériennes, s’essayant au salut nazi. L’atmosphère dépeinte dans le film s’inspire des techniques de Wes Anderson, notamment de celles de Moonrise Kingdom : les premières séquences aux allures de scoutisme dans la forêt, la symétrie des plans, ajoutée aux couleurs pastels, aux décors et au lieux joyeux et réconfortant (la maison de Jojo, les extérieurs où le petit garçon se balade avec sa mère). Toute cette inspiration assumée permet d’appuyer la vision de Jojo et manifeste d’une vision totalement édulcorée des jeunesses hitlériennes.

Le comique pour le ridicule à tout prix

Dans ce film, le comique sert à aller toujours plus loin et à proposer des situations extrêmes,  où le plus est le but à atteindre. C’est ce qui rend le rire possible puisque le spectateur est décomplexé face à une situation qui, aussi violente soit-elle, est risible puisque cela n’est pas envisageable qu’elle existe. Le spectateur peut aisément trouver drôle que les petits Hitler en puissance se fassent exploser durant un entraînement de lancer de grenade. De même lorsque le « vrai » meilleur ami de Jojo, jeune garçon d’à peine dix ans tient dans ses mains durant le combat face aux russes, un bazooka faisant trois fois sa taille. Le film gagne le pari de mettre en parallèle violence et cadre enfantin : le titre du film donne lui même l’impression d’un personnage de dessin-animé ou de bande dessinée.

Les personnages secondaires comme celui-ci permettent de créer cette atmosphère à la fois proche du conte initiatique où l’enjeu pour le personnage de Jojo est de se libérer de son embrigadement mais aussi de permettre de dépasser  la vraisemblance face à la réalité pour aller jusqu’au bout du ridicule. C’est le cas du personnage du capitaine Klenzendorf joué par Sam Rockwell qui est l’archétype de tout ce qu’a repris la pop culture (notamment les jeux vidéos) sur le soldat nazi à l’œil de verre, alcoolique et fou d’armes à feu. Il en est de même pour le personnage de Fraülein Rahm interprétée par Rebel Wilson qui est une actrice connue pour les comédies américaines comme Mes meilleurs amies, Pitch Perfect ou Célibataire : Mode d’emploi. Malgré un grand écart entre les registres, Rebel Wilson est un vrai atout comique pour son personnage de fanatique du nazisme. Le rythme de son personnage aide vraiment à installer une sorte de mécanique du ridicule : à chaque fois qu’elle prend la parole c’est pour encenser les idées nazies ou pour répandre des croyances sur les juifs.

D’ailleurs, ces idées préconçues sur les juifs sont une sorte de fil rouge tout au long du film qui, petit à petit, sert de jauge au spectateur pour savoir où se positionne Jojo, y croit-il encore ? Est-il toujours convaincu de ces opinions ?

Ainsi, le film met en place une sorte de déconstruction des croyances, des légendes autour de la judéité, le film va le plus loin possible pour rendre compte de l’absurdité. L’image du juif est détournée par le personnage de la jeune juive cachée et plusieurs procédés sont installés : l’esthétique de film d’horreur pour aller jusqu’au bout de ses théories, les juifs boivent du sang, se déplacent vite, ils sont la cause de tout, l’alcoolisme, l’adultère. Et lorsque l’Allemagne est attaquée par les russes, ceux-là sont des mangeurs de nouveaux nés et copulent avec des chiens. Tout est prétexte pour que l’Autre soit le bouc émissaire.

Une des séquences qui joue parfaitement sur ce décalage entre genre historique et satire est celle du départ de Jojo au Hitlerjungend. La séquence est une des premières du film, elle est musicale et mêle le début du récit aux images d’archives de ces Jeunesses hitlériennes. La bande son est celle d’une des chansons des Beatles en version allemand : I want to hold your hand. Le réalisateur se sert ainsi de ce son iconique de la période Beatles mania où les groupies se bousculaient pour approcher le groupe. Dans cette séquence tout ceci est détourné pour montrer que l’euphorie peut être aussi bien moins naïve et adolescente que celle des fans de musique et peut devenir bien plus dangereuse ; ainsi, les images qui nous sont montrées sont celles de partisans enflammés du IIIe Reich.

Jojo Rabbit est une oeuvre qui ne laisse pas indifférent de par son esthétique et son propos. Néanmoins, il peut sembler assez didactique pour un public qui a connu au cinéma des partis pris plus risqués sur cette période de l’histoire (comme les oeuvres citées précédemment), toutefois, ce film peut être une belle porte d’entrée pour les jeunes générations sur la manière de créer un récit singulier et de dénoncer des évènements ou des idées en prenant à bras le corps le parti pris de la satire dans un monde qui en manque cruellement.

Marjolaine Montoux


Illustration réalisée par Paul Meslet

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