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Le racisme anti-blanc : une fiction politique

Alors taxé de “raciste anti-blanc” par Pierre Ménès, la Ligue Internationale Contre le Racisme et l'Antisémitisme (LICRA) ou encore l’hebdomadaire conservateur Valeurs Actuelles suite à ses déclarations dans le magazine italien Corriere dello Sport en septembre 2019, Lilian Thuram décide de camper sur ses positions dans l’émission Quotidien. « Est-ce qu’il y a une idéologie qui place les personnes blanches tout en bas de l’échelle ? Est-ce qu’il y a eu déjà des systèmes politiques où les personnes blanches sont ségrégées ? [...] Et là on peut arriver à la conclusion qu’il n’y a pas de racisme anti-blanc ! »

Alors taxé de “raciste anti-blanc” par Pierre Ménès, la Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme (LICRA) ou encore l’hebdomadaire conservateur Valeurs Actuelles suite à ses déclarations dans le magazine italien Corriere dello Sport en septembre 2019, Lilian Thuram décide de camper sur ses positions dans l’émission Quotidien. « Est-ce qu’il y a une idéologie qui place les personnes blanches tout en bas de l’échelle ? Est-ce qu’il y a eu déjà des systèmes politiques où les personnes blanches sont ségrégées ? […] Et là on peut arriver à la conclusion qu’il n’y a pas de racisme anti-blanc ! »

Si la définition commune du racisme en fait un simple sentiment d’hostilité à l’égard d’une catégorie de personnes, aboutissant à des absurdités telles que “racisme antijeunes”, l’ancien footballeur rappelle à travers ses interrogations rhétoriques que le racisme est une idéologie politique et sociale fondée sur la conviction qu’il existe des catégories raciales humaines aux valeurs distinctes et inégales, ce qui justifierait l’existence d’une hiérarchie, et d’une différence de considération et de traitement. Il est donc historiquement et socialement impertinent de porter de telles accusations. Pourtant, ce n’est pas le premier (et probablement pas le dernier) militant antiraciste dont les positions sont associées à une haine des personnes blanches.

« Salut les blancs ! »

Ainsi commence le speech de l’humoriste Fary Lopes à la cérémonie des Molières de 2019. Deux choses peuvent être soulignées à travers cette phrase. La première étant la plus évidente, puisqu’il explicite l’idée par la suite, c’est le manque de diversité qu’il souhaite relever en insistant sur la blanchité (whiteness) du public de la cérémonie. La seconde, c’est tout simplement le fait qu’il insiste sur la catégorie raciale dominante, qu’il désigne les blancs en tant que tels. Aussi anodin cela puisse paraître, désigner les personnes blanches directement par leur catégorie raciale relève de la subversion. Typiquement, être blanc c’est ne pas avoir à se demander ce que cela signifie. C’est, au contraire, incarner la référence, ou autrement dit, indiquer la différence — chez l’autre. Etre blanc c’est avoir le privilège de ne pas porter le stigmate de son identité raciale, de ne pas avoir à s’interroger sur celle-ci et ce qu’elle représente. C’est d’autant plus singulier dans le contexte français, où l’idéal incarné par les valeurs républicaines universalistes tentent d’étouffer les réalités sociales liées à la race en refusant de les nommer (par exemple, avec la suppression du mot race dans la Constitution), et par la même occasion nier les discriminations qui en découlent et ont lieu en son sein. Finalement, et comme le formule si bien Pierre Tevanian, « être blanc, c’est être élevé dans cette double imposture : le bénéfice d’un privilège, et la dénégation de ce privilège. »

Aujourd’hui si la question de la condition sociale qui découle de l’identité raciale blanche reste un sujet houleux, le fait d’être blanc au sens d’individu racialement neutre ne semble plus être d’actualité comme le souligne Emily Bazelon dans le New York Times : « les blancs perdent le luxe de la non-conscience de soi. » Néanmoins, il ne s’agit pas tant que ça d’un nouveau phénomène car pour constituer une hiérarchie raciale, il faut toujours, déjà, élaborer le profil type de la classe qui dominera cettedite hiérarchie. Par conséquent, conceptuellement, le blanc n’est pas neutre.

“Être blanc, qu’est-ce que cela signifie ?” ou la construction d’une référence raciale

On localise historiquement l’apparition progressive des théories de classification raciale vers la fin du XVe siècle, qui avaient pour principale fonction de justifier la traite transatlantique et l’esclavage des populations subsahariennes. A cette époque, les contenus scientifiques qui permettent de nourrir ces justifications sont principalement du ressort des sciences sociales et humaines, notamment l’anthropologie. Par la suite, vers le XIXe siècle, on observe une véritable biologisation des races humaines avec l’émergence de la phrénologie et des théories polygénistes, de la dégénération (ou dégénérescence), et du climat. Pour autant, la positivité de la blanchité ne s’est pas seulement constituée par le biais des sciences mais aussi de manière plus symbolique, par le langage, l’iconographie coloniale ou encore la nation.

Les classifications raciales sont, dans leur schématisation la plus simpliste, le reflet d’une vision manichéenne de l’humanité opposant le blanc au non-blanc, l’européen au non-européen, le monde civilisé au monde non-civilisé, le nous à eux, le bien au mal. On retrouve ce manichéisme dans la symbolique du blanc et du noir comme le rappel Frantz Fanon « le noir, l’obscur, l’ombre, les ténèbres, la nuit, les labyrinthes de la terre, les profondeurs abyssales, noircir la réputation de quelqu’un ; et de l’autre côté : le regard clair de l’innocence, la blanche colombe de la paix, la lumière féerique, paradisiaque. » Et si des théoriciens ont aussi pensé des subdivisions au sein même de la “race blanche” (“race nordique”, “race teutonique”, “race alpine”, “race méditerranéenne”), le critère de la blanchité de la peau comme distinction et signe d’élévation sociale reste centrale comme le fait remarquer Michel Pastoureau « puisque les paysans, qui travaillaient en plein air, avaient le teint hâlé, les aristocrates se devaient d’avoir la peau le moins foncée possible, pour bien s’en distinguer ». En ce qui concerne l’iconographie coloniale, Pascal Blanchard et Gilles Boëtsch rappellent que la construction de la catégorie blanche s’est faite par l’altérité : « l’homme blanc est indubitablement, esthétiquement et iconographiquement, né aux colonies ». Et cet iconographie coloniale vient nourrir la grandeur de la catégorie blanche car le colon, dans l’imaginaire colonial, c’est le martyr, celui qui a le courage d’affronter le dangereux exotisme du monde non-civilisé et ses habitants, et prend le risque d’y perdre la vie loin de son pays, mais pour son pays. Le pays, ou plutôt la nation, est d’ailleurs, sans aucun doute, la deuxième caractéristique la plus importante de la construction de la catégorie blanche. L’identité raciale est toujours, déjà, ancrée sur un sol, limitée par des frontières, et définie par une culture et une histoire commune. Autrement dit, si la catégorie blanche fait éclater la notion de frontière, elle est aussi le propre d’une identité nationale comme le prétend Charles de Gaulle pour la France, d’après des propos rapportés par Alain Peyrefitte : « c’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

On observe une recrudescence de la scientificité de la race, notamment avec la popularisation des tests génétiques et particulièrement son usage par les membres de réseaux d’extrême-droite qui tentent de s’assurer de la pureté de leurs gènes (ce qui rend, dans la même veine, le critère de la couleur de peau relativement pertinent au sein même de ces groupuscules) [1], mais il reste important de souligner que la race relève d’un imaginaire, d’une catégorie socialement et idéologiquement construite, et qu’elle n’a aucune pertinence scientifique rigoureuse. Pour autant, comme le souligne Pap N’Diaye « montrer que la race est une catégorie imaginaire plutôt qu’un produit de la nature ne signifie pas qu’elle serait une illusion ».

Origine d’un mythe idéologique

En septembre 2018, le rappeur Nick Conrad enflamme la toile. Alors jusqu’à ce jour inconnu, ce n’est pas son talent qui le placera sous les feux des projecteurs mais les paroles et la vidéo de son titre « Pendez les blancs ». Contre les accusations d’appel au meurtre visant les personnes blanches, le rappeur défend sa liberté de création artistique en explicitant dans un premier temps les nombreuses références historiques et culturelles de sa direction artistique visuelle — difficile de ne pas reconnaître ne serait-ce que la référence à la scène du curb stomps d’American History X. Dans un second temps, il explique sa démarche qui est une tentative de dénonciation de la négrophobie par l’inversion des rôles. Le but est de faire prendre conscience de la barbarie historique de la haine raciale à travers une fiction qui inverse le statut des catégories raciales impliquées. Si on peut questionner la pertinence de la démarche, notamment au vu des réactions — aucune forme d’empathie ou de prise de conscience n’a résulté de ce projet, sans grand étonnement [2] —, la notion clé au coeur de cette polémique (et de cet article) est “racisme anti-blanc” : d’où est réellement originaire ce mythe politique ?

Pour commencer, il est important de souligner que l’on retrouve globalement la notion de “racisme anti-blanc” au sein de tous les milieux d’extrême-droite (français, américain, allemand, etc). Il est donc nécessaire d’insister sur le fait qu’ici, c’est évidemment le contexte français qui délimite le cadre de reconstitution des origines de ce mythe. Au vu de l’étroite relation entre nation et race, on peut a priori remonter la première évocation d’un “racisme anti-blanc” aux municipales de 1977, et plus précisément à la campagne du Front National (actuel Rassemblement National) dont l’inscription « NON AU RACISME ANTI-FRANCAIS ! » orne les trois quarts d’une de leurs affiches. Cette expression sera reprise par la branche jeunesse du parti (Front National de la Jeunesse) en 2012, accompagné d’un « ON EST CHEZ NOUS ! », et plus récemment par François Fillon lors de son meeting à Caen en 2017 qui « [J’]exècre tous les racismes, dont le racisme anti-Français » [3]. Cependant, c’est surtout à l’appel du 25 mars 2005 contre les “ratonnades anti-Blancs” qu’on situe les premières condamnation d’une haine et d’une violence dont les personnes blanches seraient spécifiquement les cibles. Initié par Hashomer Hatzaïr (mouvement sioniste et socialiste) et Radio Shalom (station de radio locale juive), cet appel fait suite aux agressions qui ont eu lieu lors des manifestations lycéennes du 15 février et du 8 mars 2005 contre la loi Fillon sur l’éducation [4]. Bien que conscients de la dangerosité de leurs positions — ils écrivent « écrire ce genre de textes est difficile parce que les victimes sont kidnappées par l’extrême droite. » —, Jacques Julliard, l’un des signataires de l’appel, estime que le fait « que leurs ancêtres [ceux des agresseurs] ont été victimes de la colonisation » ne doit pas excuser le “racisme” qu’ils exercent envers les « petits Français » [5]. Si la démarche de l’appel, comme l’a dit à l’époque l’Union Nationale Lycéenne, est « irresponsable et simplificatrice » [6], il est intéressant de se pencher sur le vocabulaire des signataires et notamment sur le « petits Français » de Jacques Julliard qui renvoie à la notion de « petits Blancs » issu de l’imagerie coloniale.

Le « petit Blanc », à l’origine, est un individu ambivalent. D’une part, il est victime du mépris de classe au sein de sa propre catégorie raciale, et constitue un déshonneur pour la nation au vu de son absence de capital qui entache l’image de la métropole qu’il est censé représenter. D’autre part, il est bénéficiaire d’un statut social plus élevé que celui des colonisés, car comme le rappel Albert Memmi, « tout colonisateur est privilégié, car il l’est comparativement, et au détriment du colonisé » [7]. Nourrissant aujourd’hui les discours d’extrême-droite, le « petit Blanc » n’est plus aussi ambigu. Celui-ci indique spécifiquement les classes blanches défavorisées, délaissées par les politiques de gauche “indigénophiles”, et dépossédées de leur environnement — leur nation — et de tout ce qui le définit — leur culture, leurs moeurs. Le « petit Blanc » c’est celui pour qui être « à six heures du soir à la station Châtelet-Les Halle » est « un cauchemar absolu » [8], celui que l’on « dépossède de [leurs] traits culturels, voire de [leurs] modes de vie » [9]. En somme, le « petit Blanc » représente une “nouvelle minorité raciale” toute particulière puisqu’il est une minorité “chez lui”. Finalement, si la fiction de Nick Conrad n’a pas eu l’effet escompté c’est peut-être parce que le discours selon lequel les personnes blanches appartiennent à une minorité raciale potentiellement sujette à des actes de violence racistes massifs est, pour une certaine classe politique et son électorat, une réalité.

La métamorphose : du corps désincarné au corp d’exception

Comme le disait Bastien Bosa, et comme cela a déjà été formulé plus haut, « […] la whiteness est ainsi un “marqueur non marqué” (unmarked marker), c’est-à-dire une référence implicite, universelle, indéfinie, une norme contre laquelle se définit la différence (tout comme la norme est le masculin). […] La whiteness, malgré son omniprésence dans la vie des personnes (qu’elles soient blanches ou non), est rendue invisible et elle est construite comme signe de la normalité. » La négation du corps blanc est caractéristique des personnes blanches. Toutefois, le discours autour du “racisme anti-blanc” vient nuancer cette définition : le blanc c’est à la fois celui que l’on ne voit plus/pas (plus car son espace a été envahi par une population allogène, et pas car on ignore leur souffrance) et celui que l’on voit (au sens où il n’y a plus négation de son corps, il n’est plus tout à fait un individu neutre, allant de soi). Le corps désincarné s’est transformé en corps d’exception invisible* « à qui on ne parle, et dont on ne parle pas » [10]. Cependant, comme le rappellent Stéphane Beaud et Gérard Noiriel [11], le mythe de “la dangereuse pieuvre allogène” a déjà sévi auparavant, contre les juifs, les tziganes et les immigrés issus d’anciennes colonies subsahariennes, nord-africaines ou asiatiques. Le « grand remplacement » de Renaud Camus et ses dangers fictifs n’est que la traditionnelle réponse politique à un sentiment de frustration dû à une oscillation de la position de domination. Qu’il soit possible qu’à l’échelle individuelle, un individu ait un sentiment d’hostilité envers une personne blanche et la traduit à travers des actes de violence pour le seul fait de sa catégorie raciale est une chose tout à fait condamnable. Mettre le caractère exceptionnel de ce type de ressentiment et d’acte sur un pied d’égalité avec ce que les véritables minorités raciales non-blanches subissent au moins depuis l’ère coloniale est indécent et impertinent, d’autant plus que ce discours n’est jamais neutre et factuel, mais conditionné et idéologique.

*La notion de corps d’exception invisible a été théorisé par Pierre Tevanian (lui-même empruntant le terme à Sidi Mohammed Barkat) pour décrire les perceptions diverses que le racisme produit sur le corps des personnes non-blanches. Il ne s’agit pas de dire ici que les personnes blanches subissent les mêmes traitements, mais de retranscrire le discours des individus qui le prétendent, et s’approprient les modes d’analyse des discriminations raciales par les antiracistes pour l’appliquer au “racisme anti-blanc” (sachant que lorsque que ces analyses sont produites pour dénoncer de véritables violences racistes, elles sont fustigées par ces mêmes personnes). La notion de corps d’exception invisible n’a pas été explicitement appropriée, mais le discours sur le “racisme anti-blanc” véhicule l’idée qu’elle illustre.

Christie Kainze-Mavala


Illustration réalisée par Anna Pallier


Sources citées :

[1] Panofsky Aaron, Donovan Joan. “Genetic ancestry testing among white nationalists:

From identity repair to citizen science”, Social Studies of Science, 2019, Vol. 49(5)

653–681. En ligne

[2] Brown Sherronda, Witt Lara. “White people don’t feel empathy for people of color and here is why that matters”, Wear Your Voice, Décembre 2018. En ligne

[3] Billard Sébastien. “Fillon et le « racisme anti-Français » : « Un écho à la priorité nationale du FN »”, L’Obs, Mars 2017. En ligne

[4] Van Eeckhout Laetitia. “Un appel est lancé contre les « ratonnades anti-Blancs »”, Le Monde, Mars 2005. En ligne

[5] En ligne

[6] En ligne

[7] Memmi Albert. “Portrait du colonisé” précédé de “Portrait du colonisateur”, 1985, Ed. Gallimard, Coll. Folio/Actuel.

[8] Richard Millet dans Ce soir (ou jamais !)

[9] Marc Crapez dans Les Echos 

[10] Tevanian Pierre. La mécanique raciste, 2017, Ed. La Découverte.

[11] Beaud Stéphane, Noiriel Gérard. “ »Racisme anti-Blancs », non à une imposture !”, Le Monde, Novembre 2012. En ligne

Bibliographie générale :

Laurent Sylvie, Leclère Thierry. De quelle couleur sont les blancs: Des « petits Blancs » des colonies au « racisme anti-Blancs », 2013, Paris: La Découverte.

N’Diaye, Pap. “Pour une histoire des populations noires en france : préalables théoriques”, Le Mouvement Social, vol. no 213, no. 4, 2005, pp. 91-108. En ligne

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